|
Guy de Maupassant - Une vie
comment pourraient recommencer leurs baisers ? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner ses intentions ; et il ne paraissait plus songer à elle.
Elle y eût renoncé peut-être ; mais voilà que, chaque nuit, elle se mit à rêver d'une fille ; et elle la voyait jouant avec Paul sous le platane ; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre. Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte ; puis elle revint vivement, le coeur battant de honte.
Le baron était parti ; petite mère était morte ; Jeanne maintenant n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses intimes secrets.
Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait,
Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté d'arbres fruitiers.
Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle balbutia, en rougissant : " Je voudrais me confesser, monsieur l'abbé. "
Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer ; puis il se mit à rire. " Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés sur la conscience. " Elle se troubla tout à fait, et reprit : " Non, mais j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que je n'ose pas vous en parler comme ça. "
Il quitta instantanément son aspect bonhomme et prit son air sacerdotal : " Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le confessionnal, allons. "
Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement d'une église vide.
" Ou bien, non..., monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir là-bas sous votre petite tonnelle. "
Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment débuter. Ils s'assirent.
Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença : " Mon père... " puis elle hésita, répéta de nouveau : " Mon père... " et se tut, tout à fait troublée.
Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras, il l'encouragea : " Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas ; voyons, prenez courage. "
Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger : " Mon père, je voudrais un autre enfant. " Il ne répondit rien, ne comprenant pas. Alors elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.
" Je suis seule dans la vie maintenant ; mon père et mon mari ne s'entendent guère ; ma mère est morte ; et... et... " Elle prononça tout bas en frissonnant... : " L'autre jour j'ai failli perdre mon fils ! Que serais-je devenue alors ?... "
Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait.
" Voyons, arrivez au fait. "
Elle répéta : " Je voudrais un autre enfant. "
|