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Guy de Maupassant - Une vie

veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la chambre voisine.

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède
caresse d'un soir de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés sous le clair de

lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se mit à considérer sa mère.

Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque ; elle semblait dormir à présent plus paisiblement
qu'elle n'avait jamais fait ; et la flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait à tout

moment les ombres de son visage, la faisait vivante comme si elle eût remué.

Jeanne la regardait avidement ; et du fond des lointains de sa petite jeunesse une foule de souvenirs
accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de
papier plein de gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles,

des intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé

quand elle venait de s'asseoir.

Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte d'hébétement : " Elle est morte ", et toute
l'horreur de ce mot lui apparut.

Celle couchée là - maman - petite mère - , Mme Adélaïde, était morte ? Elle ne remuerait plus, ne
parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait plus jamais en face de petit père ; elle ne dirait plus : " Bonjour,

Jeannette. " Elle était morte !

On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible ?
Comment ? Elle n'aurait plus sa mère ? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux,

aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet être unique, la mère, plus important

pour le coeur que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à regarder son

visage, ce visage immobile et sans pensée ; et puis rien, plus rien, un souvenir.

Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir ; et les mains crispées sur la toile
qu'elle tordait, la bouche collée sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et les

couvertures : " Oh ! maman, ma pauvre maman, maman ! "

Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle avait été dans cette nuit de fuite à travers la
neige, elle se releva et courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui n'était point l'air de

cette couche, l'air de cette morte.

Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas se reposaient dans une paix silencieuse, endormis
sous le charme tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à pleurer

lentement.

Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la main de petite mère, comme si elle
l'eût veillée malade.

Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les murs comme une balle, allait d'un bout à

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