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Guy de Maupassant - Une vie

La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure chaque jour. Quand elle avait
accompli une seule fois le parcours de " son " allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à

s'asseoir sur " son " banc. Et, quand elle se sentait incapable même de mener jusqu'au bout sa promenade,

elle disait : " Arrêtons-nous ; mon hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui. "

Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient secouée tout entière l'année
précédente. Mais comme ses yeux étaient demeurés excellents, elle passait des jours à relire Corinne ou

les Méditations de Lamartine ; puis elle demandait qu'on lui apportât le tiroir " aux souvenirs ". Alors,

ayant vidé sur ses genoux les vieilles lettres douces à son coeur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté

d'elle et remettait dedans, une à une, ses " reliques ", après avoir lentement revu chacune. Et quand elle

était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts qu'on

aima.

Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant des larmes tristes. Elle s'écriait : "
Qu'as-tu, petite mère ? " Et la baronne, après un long soupir, répondait : " Ce sont mes reliques qui m'ont

fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont finies ! Et puis, il y a des personnes

auxquelles on ne pensait plus guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les entendre, et

ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard. "

Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait : " Jeanne, ma chérie, si tu m'en
crois, brûle tes lettres, toutes tes lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus

terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse. " Mais Jeanne aussi gardait sa

correspondance, préparait sa " boîte aux reliques ", obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à

une sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.

Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire, et il partit.

La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres, succédaient aux calmes soirées, les
soirs sereins aux jours radieux, et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva bientôt

mieux portante ; et Jeanne, oubliant bientôt les amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait

presque complètement heureuse. Toute la campagne était fleurie et parfumée ; et la grande mer toujours

pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.

Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les champs. Elle regardait tantôt son fils,
tantôt l'herbe criblée de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité sans bornes. De minute

en minute elle baisait l'enfant, le serrait passionnément contre elle ; puis, frôlée par quelque savoureuse

odeur de campagne, elle se sentait défaillante, anéantie dans un bien-être infini. Puis elle rêva d'avenir

pour lui. Que serait-il ? Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait

humble et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait

avec son coeur égoïste de mère, elle désirait qu'il restât son fils, rien que son fils ; mais, quand elle

l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde.

Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle
s'étonna brusquement à la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas ferme, qu'il

aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix sonore.

Au loin, quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius accourant. Elle pensa qu'une visite
l'attendait, et elle se dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes, et, quand

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