bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Une vie

et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une répugnance qui devenait haineuse, de cette sale
bestialité.

L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre nature ; et, si elle en voulait à
Gilberte, ce n'était point de lui avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette

fange universelle.

Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas instincts dominent. Comment avait-elle
pu s'abandonner de la même façon que ces brutes ?

Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses répulsions en lui racontant gaiement,
comme une chose toute naturelle et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four, la

veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme " qui

n'enfournait pas du pain ".

Et il ajoutait : " Le boulanger a bouché l'ouverture ; ils ont failli étouffer là-dedans ; c'est le petit garçon
de la boulangère qui a prévenu les voisins ; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron. "

Et Julien riait, répétant : " Ils nous font manger du pain d'amour ces farceurs-là. C'est un vrai conte de La
Fontaine. "

Jeanne n'osait plus toucher au pain.

Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure heureuse du baron parut à la vitre, ce
fut dans l'âme et dans la poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan

d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.

Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut petite mère. La baronne, en ces six
mois d'hiver, avait vieilli de dix ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées,

comme gonflées de sang ; son oeil semblait éteint ; et elle ne remuait plus que soulevée sous les deux

bras ; sa respiration pénible était devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une

sensation de gêne douloureuse.

Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette décadence ; et, quand elle se plaignait de
ses étouffements continus, de son alourdissement grandissant, il répondait : " Mais non, ma chère, je

vous ai toujours connue comme ça. "

Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la sienne pour pleurer, bouleversée,
éperdue. Puis, elle alla retrouver son père, et, se jetant sur son coeur, les yeux encore pleins de larmes : "

Oh ! comme mère est changée ! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi, qu'est-ce qu'elle a ? " Il fut très surpris, et

répondit : " Tu crois ? quelle idée ? mais non. Moi, qui ne l'ai point quittée, je t'assure que je ne la trouve

pas mal, elle est comme toujours. "

Le soir Julien dit à sa femme : " Ta mère file un mauvais coton. Je la crois touchée. " Et, comme Jeanne
éclatait en sanglots, il s'impatienta. " Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours

follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge. "

Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la physionomie nouvelle de sa mère, et
refoulant peut-être ses craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct

égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, les appréhensions, les soucis menaçants.

< page précédente | 81 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.