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Guy de Maupassant - Une vie

chemins déserts.

Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note courte et monotone.

Il semblait à Jeanne que son coeur s'élargissait, plein de murmures comme cette soirée claire, fourmillant
soudain de mille désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une

affinité l'unissait à cette poésie vivante ; et dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des

frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.

Et elle se mit à rêver d'amour.

L'amour ! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de son approche. Maintenant elle était
libre d'aimer ; elle n'avait plus qu'à le rencontrer, lui !

Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.

Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il la chérirait de toute sa force. Ils se
promèneraient par les soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient,

les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de

leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits d'été, tellement unis qu'ils pénétreraient

aisément, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.

Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection indescriptible.

Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle ; et brusquement un vague frisson de sensualité
lui courut des pieds à la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement inconscient, comme

pour étreindre son rêve ; et sur sa lèvre tendue vers l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque

défaillir, comme si l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour.

Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de
son âme affolée, dans un transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux pressentiments

divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle pensa : " Si c'était lui ? " Elle écoutait anxieusement

le pas rythmé du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander l'hospitalité.

Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception. Mais elle comprit l'exaltation de son
espoir et sourit à sa démence.

Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une rêverie plus raisonnable, cherchant à
pénétrer l'avenir, échafaudant son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer. Elle aurait sans doute deux enfants,
un fils pour lui, une fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le tilleul, tandis

que le père et la mère les suivraient d'un oeil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins

de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que la lune, achevant son voyage à travers le
ciel, allait disparaître dans la mer.

L'air devenait plus frais. Vers l'orient, l'horizon pâlissait. Un coq chanta dans la ferme de droite ; d'autres
répondirent dans la ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers la

cloison des poulaillers ; et dans l'immense voûte du ciel, blanchie insensiblement, les étoiles

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