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Guy de Maupassant - Une vie

invisible et tendre appel.

Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du soleil, toute parcourue de sensations, de
jouissances vagues et sereines qui n'éveillaient point d'idées.

Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une vision rapide de ce trou ensoleillé au
milieu des sombres feuillages, dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois, elle

avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait alors ; c'est là qu'il avait balbutié, pour

la première fois, le timide désir de son coeur ; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à coup l'avenir

radieux de ses espérances.

Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage sentimental et superstitieux, comme si un
retour à ce lieu devait changer quelque chose à la marche de sa vie.

Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle
montait quelquefois maintenant ; et elle partit.

C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle part, pas une herbe, pas une feuille ;
tout semble immobile pour jusqu'à la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les

insectes eux-mêmes.

Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en buée d'or ; et Jeanne allait au pas
de son bidet, bercée, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage

blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu, oublié, resté là-haut, tout seul, au

milieu du ciel bleu.

Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer entre ces grandes arches de la falaise qu'on nomme
les portes d'Étretat, et tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la verdure

encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver, errant par les petits chemins.

Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au bout deux chevaux de selle attachés
contre un arbre, et les reconnut aussitôt ; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude commençait à

lui peser ; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue ; et elle mit au trot sa monture.

Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à ces longues stations, elle appela.
On ne lui répondit pas.

Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé. Donc ils s'étaient assis là, puis
éloignés, laissant leurs chevaux.

Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme
elle avait mis pied à terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits oiseaux, sans la

voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle, l'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes

soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant ; et tout à coup ils s'accouplèrent.

Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose ; puis elle se dit : " C'est vrai, c'est le printemps
", puis une autre pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux

chevaux abandonnés ; et elle se remit brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir.

Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête travaillait, raisonnait, unissait les faits,

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