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Guy de Maupassant - Une vie

comme une reine polie qui donne congé.

En revenant, Julien dit : " Si tu veux, nous bornerons là nos visites ; moi, les Fourville me suffisent. " Et
Jeanne fut de son avis.

Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de l'année. La vie enfermée
recommençait comme l'an passé. Jeanne ne s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que

Julien regardait de côté, d'un oeil inquiet et mécontent.

Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces frénésies de tendresse qu'ont les
femmes pour leurs enfants, elle le présentait au père, en lui disant : " Mais embrasse-le donc ; on dirait

que tu ne l'aimes pas. " Il effleurait du bout des lèvres, d'un air dégoûté, le front glabre du marmot en

décrivant un cercle de tout son corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et

crispées. Puis il s'en allait brusquement ; on eût dit qu'une répugnance le chassait.

Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps ; de temps en temps c'étaient les
Fourville avec qui on se liait de plus en plus.

Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant toute la durée des visites, ou même
pendant des après-midi tout entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de colosse,

lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues moustaches, puis l'embrassait par élans

passionnés, à la façon des mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât stérile.

Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de promenades à cheval que tous les
quatre feraient ensemble. Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours pareils

et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets ; et pendant une semaine elle s'amusa à

confectionner son amazone.

Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux par deux ; la comtesse et Julien devant, le
comte et Jeanne cent pas derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils étaient

devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs coeurs simples ; ceux-là parlaient bas souvent,

riaient parfois par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient à se dire des choses

que ne prononçaient pas leurs bouches ; et ils partaient brusquement au galop, poussés par un désir de

fuir, d'aller plus loin, très loin.

Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des souffles de brise, arrivait parfois aux
oreilles des deux cavaliers attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne : " Elle n'est pas tous les jours

bien levée, ma femme. "

Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant, puis la retenant par secousses
brusques, on entendit plusieurs fois Julien lui répéter : " Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être

emportée. " Elle répliqua : " Tant pis ; ce n'est pas votre affaire ", d'un ton si clair et si dur que les paroles

nettes sonnèrent par la campagne comme si elles étaient suspendues dans l'air.

L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de ses forts poumons : " Fais donc
attention, Gilberte ! " Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle

frappa brutalement de sa cravache entre les deux oreilles de la bête qui se dressa, furieuse, battit l'air de

ses jambes de devant, et, retombant, s'élança d'un bond formidable, et détala par la plaine de toute la

vigueur de ses jarrets.

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