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Guy de Maupassant - Une vie

Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit brusquement à rire, de son rire clair
d'autrefois, quand elle assistait à quelque drôlerie.

Elle répétait : " Père, père, as-tu entendu comme il prononçait : vingt mille francs ? "

Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes, au souvenir de la tête furieuse de son
gendre, et de ses exclamations indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille, séduite par

lui, de l'argent qui n'était pas à lui, heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son rire

poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit à son tour, gagné par la contagion ; et

tous trois, comme aux bons jours passés, s'amusaient à s'en rendre malades.

Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna : " C'est curieux, ça ne me fait plus rien. Je le regarde
comme un étranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m'amuse de

ses... de ses... de ses indélicatesses. "

Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore souriants et attendris.

Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien partait à cheval, un grand gars de
vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu d'une blouse bleue toute neuve, aux plis raides, aux manches

ballonnées, boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s'il eût été embusqué là

depuis le matin, se glissa le long du fossé des Couillard, contourna le château et s'approcha, à pas

suspects, du baron et des deux femmes, assis toujours sous le platane.

Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en saluant, avec des mines embarrassées.

Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla : " Votre serviteur, monsieur le baron,
madame et la compagnie. " Puis, comme on ne lui parlait pas, il annonça : " C'est moi que je suis Désiré

Lecoq. "

Ce nom ne révélant rien, le baron demanda : " Que voulez-vous ? "

Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et en
relevant les yeux coup sur coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au sommet du toit du château : "

C'est m'sieu l'curé qui m'a touché deux mots au sujet de c't'affaire... " puis il se tut par crainte d'en trop

lâcher, et de compromettre ses intérêts.

Le baron, sans comprendre, reprit : " Quelle affaire ? Je ne sais pas, moi. "

L'autre alors, baissant la voix, se décida : " C't'affaire de vot'bonne... la Rosalie... "

Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans les bras. Et le baron prononça : "
Approchez-vous ", puis il montra la chaise que sa fille venait de quitter.

Le paysan s'assit aussitôt en murmurant : " Vous êtes bien honnête. " Puis il attendit comme s'il n'avait
plus rien à dire. Au bout d'un assez long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel bleu :

" En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre, qui n'en profite pour c' qu'y'a déjà d'semé. " Et il se

tut de nouveau.

Le baron s'impatientait ; il attaqua brusquement la question, d'un ton sec : " Alors, c'est vous qui épousez
Rosalie ? "

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