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Guy de Maupassant - Une vie

chair se ranimaient, elle se sentait mère !

Elle voulut connaître son enfant ! Il n'avait pas de cheveux, pas d'ongles, étant venu trop tôt, mais
lorsqu'elle vit remuer cette larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements, qu'elle toucha

cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était

sauvée, garantie contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose.

Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d'autant
plus exaltée qu'elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait

toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise

contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu'elle balançait.

Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé tendait les bras vers le gros sein aux veines
bleuâtres, et prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie,

tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de

l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement.

Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes fines, d'une élégance compliquée. Il fut
enveloppé dans une brume de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que de cela,

coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement

ouvragé, et, n'écoutant rien de ce qui se disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle

tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux voir ; puis soudain elle demandait : "

Croyez-vous qu'il sera beau avec ça ? "

Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, mais Julien, troublé dans ses habitudes,
diminué dans son importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux

inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui volait sa place dans la maison, répétait sans cesse,

impatient et colère : " Est-elle assommante avec son mioche ! "

Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait les nuits assise auprès du berceau à
regarder dormir le petit. Comme elle s'épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu'elle

ne prenait plus aucun repos, qu'elle s'affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la

séparer de son fils.

Elle se fâcha, pleura, implora ; mais on resta sourd à ses prières. Il fut placé chaque soir auprès de sa
nourrice ; et chaque nuit la mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure pour

écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se réveillait pas, s'il n'avait besoin de rien.

Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné chez les Fourville ; et on l'enferma
désormais à clef dans sa chambre pour la contraindre à se mettre au lit.

Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et tante Lison marraine. L'enfant reçut les
noms de Pierre-Simon-Paul ; Paul pour les appellations courantes.

Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit ; et son absence demeura aussi
inaperçue que sa présence.

Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme s'il eût porté un mystère en lui, et,
après une suite de propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder quelques instants

d'entretien particulier.

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