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Guy de Maupassant - Une vie

D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa bougie. Mais le lit, dont la tête seule
s'appuyait à la muraille, avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait à terre

une flaque de clarté.

Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant faiblement les amours immobiles de
Pyrame et de Thysbé.

Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand arbre tout baigné de lumière douce.
Elle se tourna sur le côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.

Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont le roulement continuait dans sa tête.
Elle resta d'abord immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir ; mais l'impatience de son

esprit envahit bientôt tout son corps.

Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds,
nu-bras, avec sa longue chemise qui lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière

répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.

La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour ; et la jeune fille reconnaissait tout ce pays aimé
jadis dans sa première enfance.

C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre sous la lumière nocturne. Deux
arbres géants se dressaient aux pointes devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.

Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet terminait ce domaine garanti des
ouragans du large par cinq rangs d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit

par le vent de mer toujours déchaîné.

Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues avenues de peupliers démesurés,
appelés peuples en Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes,

occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin.

Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet enclos, s'étendait une vaste plaine inculte,
semée d'ajoncs, où la brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en une falaise de

cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans les vagues.

Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui semblaient dormir sous les étoiles.

Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre se répandaient. Un jasmin grimpé
autour des fenêtres d'en bas exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus

légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient, apportant les saveurs fortes de l'air salin et de la

sueur visqueuse des varechs.

La jeune fille s'abandonna au bonheur de respirer ; et le repos de la campagne la calma comme un bain
frais.

Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir et cachent leur existence obscure dans la tranquillité
des nuits, emplissaient les demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne criaient

point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres ; des bourdonnements d'insectes

invisibles effleuraient l'oreille ; des courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des

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