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Guy de Maupassant - Une vie

entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est à vous comme... comme... le mien... ils
seront frères... " Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa dans ses

draps et pleura frénétiquement.

Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint encore.

" Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame, soyez raisonnable. "

Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact
l'amollit étrangement ; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre habituée aux

gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement

mystérieux.

Le bonhomme, demeuré debout, reprit : " Madame, il faut toujours pardonner. Voilà un grand malheur
qui vous arrive ; mais Dieu, dans sa miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez

être mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous adjure de

pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future.

Pouvez-vous rester séparée de coeur de celui dont vous portez l'oeuvre dans votre flanc ? "

Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans force même pour la colère et la
rancune. Ses nerfs lui semblaient lâchés, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.

La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont l'âme était incapable d'un effort
prolongé, murmura : " Voyons, Jeanne. "

Alors le prêtre prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du lit, la posa dans la main de sa femme. Il
appliqua dessus une petite tape comme pour les unir d'une façon définitive ; et, quittant son ton prêcheur

et professionnel, il dit, d'un air content : " Allons, c'est fait : croyez-moi, ça vaut mieux. "

Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt. Julien, n'osant embrasser Jeanne,
baisa sa belle-mère au front, pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au

fond que la chose se fût arrangée ainsi ; et ils sortirent ensemble pour fumer un cigare.

Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite mère causaient doucement à voix
basse.

L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées ; et la baronne consentait toujours d'un signe de tête. Il
dit enfin, pour conclure : " Donc, c'est entendu, vous donnez à cette fille la ferme de Barville, et je me

charge de lui trouver un mari, un brave garçon rangé. Oh ! avec un bien de vingt mille francs, nous ne

manquerons pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix. "

Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées en route sur ses joues, mais dont la
traînée humide était déjà séchée,

Elle insistait : " C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs ; mais on placera le bien sur
la tête de l'enfant ; les parents en auront la jouissance pendant leur vie. "

Et le curé se leva, serra la main de petite mère : " Ne vous dérangez point, madame la baronne, ne vous
dérangez point ; je sais ce que vaut un pas. "

Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. Elle ne s'aperçut de rien ; on ne lui

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