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Guy de Maupassant - Une vie

pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons rien. "

" Voilà, monsieur, votre bonne a fait comme les autres. "

Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit : " Elle ? que m'importe ! mais c'est Julien qui
m'indigne. C'est infâme ce qu'il a fait là, et je vais emmener ma fille. "

Et il marchait, s'animant toujours, exaspéré : " C'est infâme d'avoir ainsi trahi ma fille, infâme ! C'est un
gueux, cet homme, une canaille, un misérable ; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai sous ma

canne ! "

Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté de la baronne en larmes, et qui cherchait
à accomplir son ministère d'apaisement, reprit : " Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme

tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidèles ? " Et il ajouta avec une

bonhomie malicieuse : " Tenez, je parie que vous-même, vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur

la conscience, est-ce vrai ? " Le baron s'était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua : " Eh ! oui, vous

avez fait comme les autres. Qui sait même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme

celle-là. Je vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été moins heureuse ni

moins aimée, n'est-ce pas ? "

Le baron ne remuait plus, bouleversé.

C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu'il avait pu ; et il n'avait
pas respecté non plus le toit conjugal ; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité devant les

servantes de sa femme ! Était-il pour cela un misérable ? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de

Julien alors qu'il n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable ?

Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres une ombre de sourire au souvenir des
fredaines de son mari, car elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, pour qui les

aventures d'amour font partie de l'existence.

Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et les bras inertes, songeait
douloureusement. Une parole de Rosalie lui était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une

vrille en son coeur : " Moi, j'ai rien dit parce que je le trouvais gentil. "

Elle aussi l'avait trouvé gentil ; et c'est uniquement pour cela qu'elle s'était donnée, liée pour la vie,
qu'elle avait renoncé à toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain. Elle

était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette

tristesse, dans ce désespoir, parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil !

La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce. Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie
gémissant et il venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait parlé sans

doute. La vue du prêtre le cloua sur place.

Il demanda d'une voix tremblante, mais calme :

" Quoi ? qu'y a-t-il ? " Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant l'argument du curé et
son propre exemple invoqué par son gendre. Petite mère larmoyait plus fort ; mais Jeanne s'était soulevée

sur ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement souffrir. Elle balbutia : " Il y a

que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes

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