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Guy de Maupassant - Une vie

Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient
aux colonnes, filaient sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt elles pénétrèrent

sous les couvertures ; Jeanne les sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le

long de son corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre sa gorge ; et elle se

débattait, jetait ses mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours vides.

Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on la tenait immobile, que des bras vigoureux
l'enlaçaient et la paralysaient ; mais elle ne voyait personne.

Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.

Puis elle eut un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle se sentait faible. Elle ouvrit les yeux, et ne
s'étonna pas de voir petite mère assise dans sa chambre avec un gros homme qu'elle ne connaissait point.

Quel âge avait-elle ? elle n'en savait rien et se croyait toute petite fille. Elle n'avait, non plus, aucun
souvenir.

Le gros homme dit : " Tenez, la connaissance revient. " Et petite mère se mit à pleurer. Alors le gros
homme reprit : " Voyons, soyez calme, madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant.

Mais ne lui parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme. "

Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie, reprise par un pesant sommeil dès
qu'elle essayait de penser ; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si,

vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.

Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près d'elle ; et brusquement. tout lui revint,
comme si un rideau se fût levé qui cachait sa vie passée.

Elle eut au coeur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle rejeta ses draps, sauta par terre et tomba,
ses jambes ne la pouvant plus porter.

Julien s'élança vers elle ; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la touchât point. Elle se tordait, se roulait. La
porte s'ouvrit. Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite mère arriva

soufflant, éperdue.

On la recoucha ; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne point parler et pour réfléchir à son
aise.

Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient : " Nous entends-tu maintenant, Jeanne,
ma petite Jeanne ? "

Elle faisait la sourde, ne répondait pas ; et elle s'aperçut très bien de la journée finie. La nuit vint. La
garde s'installa près d'elle, et la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus ; elle raisonnait péniblement, cherchant des choses
qui lui échappaient, comme si elle avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et

vides où les événements ne s'étaient point marqués.

Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.

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