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Guy de Maupassant - Une vie

cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient une corniche de roses et d'Amours
enroulés.

Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la sévérité du bois bruni par le temps.

Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux firmaments. Ils étaient faits d'une soie
antique d'un bleu foncé qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodées d'or.

Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les tapisseries pour en comprendre le
sujet.

Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en jaune, de la façon la plus étrange,
causaient sous un arbre bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait un

peu d'herbe grise.

Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on apercevait cinq petites maisons
rondes, aux toits aigus ; et là-haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.

De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.

Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on voyait sortir des maisons
quatre petits bonshommes vêtus à la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe

d'étonnement et de colère extrêmes.

Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui broutait toujours, le jeune homme
étendu semblait mort. La jeune dame, le regardant, se perçait le sein d'une épée, et les fruits de l'arbre

étaient devenus noirs.

Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une bestiole microscopique, que le
lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.

Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé ; et, quoiqu'elle sourît de la simplicité des
dessins, elle se sentit heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans cesse à sa

pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et

légendaire.

Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers. C'étaient ces meubles que chaque génération
laisse dans la famille et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se mêle. Une

commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV

encore vêtus de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui

présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire.

C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre au-dessus d'un jardin de fleurs
dorées. Un mince balancier sortant de la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce

parterre une petite abeille aux ailes d'émail.

Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.

Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se retira chez lui.

Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.

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