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Guy de Maupassant - Une vie

énergie désespérée. Elle n'avait pas froid, bien que toute découverte ; elle ne sentait plus rien tant la
convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, blanche comme la terre.

Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit à travers la lande.

Pas de lune ; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le noir du ciel ; mais la plaine était
claire cependant, d'une blancheur terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.

Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. Et soudain elle se trouva au bord de la
falaise. Elle s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.

Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait l'odeur salée de ses varechs à marée
basse.

Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps ; puis, tout à coup, elle se mit à trembler, mais
à trembler follement comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une

force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités ; et la connaissance lui revint brusquement,

claire et poignante.

Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux ; cette promenade avec lui dans le bateau du père
Lastique, leur causerie, son amour naissant, le baptême de la barque ; puis elle remonta plus loin jusqu'à

cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant ! maintenant ! Oh ! sa vie était cassée,

toute joie finie, toute attente impossible ; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et de

désespoirs lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.

Mais une voix criait au loin : " C'est ici, voilà ses pas ; vite, vite, par ici ! " C'était Julien qui la cherchait.

Oh ! elle ne voulait pas le revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle entendait maintenant un petit bruit, le
vague glissement de la mer sur les roches.

Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer et jetant à la vie l'adieu des désespérés, elle gémit le
dernier mot des mourants, le dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles : " Maman ! "

Soudain la pensée de petite mère la traversa ; elle la vit sanglotant ; elle vit son père à genoux devant son
cadavre noyé, elle eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir.

Alors elle retomba mollement dans la neige ; et elle ne se sauva plus quand Julien et le père Simon,
suivis de Marius qui tenait une lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant elle était

près du bord.

Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer. Elle sentit qu'on l'emportait, puis
qu'on la mettait dans un lit, puis qu'on la frictionnait avec des linges brûlants ; puis tout s'effaça, toute

connaissance disparut.

Puis un cauchemar - était-ce un cauchemar ? - l'obséda. Elle était couchée dans sa chambre. Il faisait
jour, mais elle ne pouvait pas se lever. Pourquoi ? Elle n'en savait rien. Alors elle entendit un petit bruit

sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une souris, une petite souris grise

passait vivement sur son drap. Une autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la

poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur ; mais elle voulut prendre la bête et lança sa

main, sans y parvenir.

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