bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Une vie

Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé contre elle une grosse colère depuis
qu'elle avait refusé de renvoyer la bonne. Un jour, il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche une

lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement cette fille si on ne la gardait pas aux

Peuples. Julien, furieux, cria : " Ta mère est aussi folle que toi. " Mais il n'insista plus.

Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever et reprendre son service.

Alors, Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la traversant de son regard :

" Voyons, ma fille, dis-moi tout, "

Rosalie se mit à trembler, et balbutia :

" Quoi, madame ?

- À qui est-il, cet enfant ? "

Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable ; et elle cherchait éperdument à dégager ses
mains pour s'en cacher la figure.

Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait : " C'est un malheur, que veux-tu, ma fille ? Tu as été
faible ; mais ça arrive à bien d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus ; et nous pourrons le prendre

à notre service avec toi. "

Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps donnait une secousse pour se
dégager et s'enfuir. Jeanne reprit : " Je comprends bien que tu aies honte, mais tu vois que je ne me fâche

pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens

à ton chagrin qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver, vois-tu, et nous le

forcerons à t'épouser ; et comme nous vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te

rendre heureuse. "

Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains de celles de sa maîtresse, et se sauva
comme une folle.

Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien : " J'ai voulu décider Rosalie à me révéler le nom de son séducteur.
Je n'ai pu y réussir. Essaie donc de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser. "

Mais Julien tout de suite se fâcha : " Ah ! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-là, moi.
Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet. "

Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore ; et il avait pris cette habitude de
ne plus parler à sa femme sans crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle

baissait la voix, se faisait douce, conciliante, pour éviter toute discussion ; et souvent elle pleurait, la nuit,

dans son lit.

Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes d'amour oubliées depuis leur retour, et
il était rare qu'il passât trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.

Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste, quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie
par une crainte inconnue.

Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de l'interroger de nouveau.

< page précédente | 56 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.