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Guy de Maupassant - Une vie

En certains jours cependant, Jeanne se reprenait à rêver. Elle s'arrêtait doucement de travailler, et, les
mains molles, le regard éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des aventures

charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un ordre au père Simon l'arrachait à ce

bercement de songerie ; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant : " C'est fini, tout ça " ; et une

larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.

Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée. Ses joues rebondies avaient perdu leur
vernis rouge, et, presque creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.

Souvent Jeanne lui demandait : " Es-tu malade, ma fille ? " La petite bonne répondait toujours : " Non,
madame. " Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bien vite.

Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine et ne paraissait même plus coquette,
n'achetait plus rien aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs

corsets et leurs parfumeries variées.

Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec sa face que les pluies maculaient de
longues traînées grises.

À la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros nuages du nord au-dessus de la mer
sombre ; et la blanche descente des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les

arbres apparurent au matin drapés dans cette écume de glace.

Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps au fond du bosquet, embusqué derrière le
fossé donnant sur la lande, à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil crevait le

silence gelé des champs ; et des bandes de corbeaux noirs effrayés s'envolaient des grands arbres en

tournoyant.

Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des bruits de vie venaient de fort loin
répercutés sur la tranquillité dormante de cette nappe livide et morne.

Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots éloignés et le glissement vague et
continu de cette poussière d'eau gelée tombant toujours.

Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de cette mousse épaisse et légère.

Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds au feu de sa chambre, pendant que
Rosalie, plus changée de jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un

douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda : " Qu'est-ce que tu as donc ? "

La bonne, comme toujours, répondit : " Rien, madame ", mais sa voix semblait brisée, expirante.

Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle
appela : " Rosalie ! " Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort : " Rosalie ! "

et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se

dresser avec un frisson d'angoisse,

La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre, les jambes allongées, le dos appuyé
contre le bois du lit.

Jeanne s'élança : " Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as ? "

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