bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Une vie

profondes faisaient se pencher la calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l'avenue, une
barrière blanche était fermée ; Marius courut l'ouvrir et on contourna un immense gazon pour arriver, par

un chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos.

La porte du milieu soudain s'ouvrit ; et un vieux domestique paralysé, vêtu d'un gilet rouge rayé de noir
que recouvrait en partie son tablier de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il

prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon dont il ouvrit péniblement les persiennes

toujours fermées. Les meubles étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés de

linge blanc ; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide, semblait imprégner les poumons, le coeur

et la peau de tristesse.

Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans le corridor au-dessus annonçaient un
empressement inaccoutumé. Les châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une sonnette

tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier, puis remontèrent.

La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup. Julien marchait de long en large.
Jeanne, morne, restait assise auprès de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait

le front bas.

Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous
les deux petits, maigrelets, sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La femme en

robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.

Le mari serré dans une redingote pompeuse saluait avec un ploiement des genoux. Son nez, ses yeux, ses
dents déchaussées, ses cheveux qu'on aurait dits enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient

comme luisent les choses dont on prend grand soin.

Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de voisinage, personne ne trouva plus rien
à dire. Alors on se félicita de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux côtés, ces

excellentes relations. C'était une ressource de se voir quand on habitait toute l'année la campagne.

Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les gorges. La baronne toussait maintenant
sans avoir cessé tout à fait d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville insistèrent.

" Comment ? si vite ? Restez donc encore un peu. " Mais Jeanne s'était levée malgré les signes de Julien

qui trouvait trop courte la visite.

On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La sonnette ne marchait plus. Le maître du
logis se précipita, puis vint annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.

Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec
d'involontaires frissons d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute

l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la question, car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup

à leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des occupations

microscopiques, cérémonieux l'un vis-à-vis de l'autre comme en face des étrangers, et causant

majestueusement des affaires les plus insignifiantes.

Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté en des linges, l'homme et la femme
si petits, si propres, si corrects, semblaient à Jeanne des conserves de noblesse.

Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets inégaux. Mais Marius avait disparu. Se

< page précédente | 49 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.