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Guy de Maupassant - Une vie

La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec peine, et s'assit, le dos soutenu par
des coussins. Jeanne à son tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc, disait-elle,

était le petit-fils du jaune ; puis, quand elle aperçut Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde,

dont son nez seul limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des manches, et les deux

jambes enjuponnées dans les basques de sa livrée, dont ses pieds, chaussés de souliers énormes, sortaient

étrangement par le bas ; et quand elle le vit renverser la tête en arrière pour regarder, lever le genou pour

faire un pas, comme s'il allait enjamber un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obéir aux ordres,

perdu tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie d'un rire invincible, d'un rire

sans fin.

Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant aussitôt à la contagion, il éclata,
appelant sa femme, ne pouvant plus parler. " Re-regarde Ma-Ma-Marius ! Est-il drôle ! Mon Dieu, est-il

drôle. "

Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant considéré, fut secouée d'une telle crise de
gaieté que toute la calèche dansait sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.

Mais Julien, la face pâle, demanda : " Qu'est-ce que vous avez à rire comme ça ? il faut que vous soyez
fous ! "

Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur une marche du perron. Le baron en fit
autant ; et, dans la calèche, des éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient que

la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à palpiter. Il avait compris sans doute, car il

riait lui-même de toute sa force au fond de sa coiffure.

Alors Julien exaspéré s'élança. D'une gifle il sépara la tête du gamin et le chapeau géant qui s'envola sur
le gazon ; puis, s'étant retourné vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de colère : " Il me

semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions pas là si vous n'aviez gaspillé votre fortune et

mangé votre avoir. À qui la faute si vous êtes ruiné ? "

Tout la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot. Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta
sans bruit près de sa mère. Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes ; et Julien s'installa

sur le siège, après avoir hissé près de lui l'enfant larmoyant et dont la joue enflait.

La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se taisait. Mornes et gênés tous trois, ils ne
voulaient point s'avouer ce qui préoccupait leurs coeurs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraient pu parler

d'autre chose, tant cette pensée douloureuse les obsédait, et ils aimaient mieux se taire tristement que de

toucher à ce sujet pénible.

Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des fermes, faisait fuir à grands pas des poules
noires effrayées qui plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie d'un chien-loup

hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la

voiture. Un gars en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains au fond des

poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l'équipage, et

retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne.

Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres fermes, au loin de place en place.

Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la route. Les ornières boueuses et

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