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Guy de Maupassant - Une vie

C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de couleurs, et qui sentait l'essence. Il
avait eu autrefois, disait-on, une vilaine affaire de moeurs ; mais la considération générale de toutes les

familles titrées avait depuis longtemps effacé cette tache.

Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on enleva la toile cirée qui recouvrait la
voiture. Bataille l'examina, puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il croyait nécessaires de

donner à son dessin ; et, après un nouvel échange d'idées, il se mit à la besogne.

Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder travailler ; puis elle demanda une
chaufferette pour ses pieds qui se glaçaient : et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre,

l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les naissances nouvelles, complétant par

ses renseignements l'arbre des généalogies qu'elle portait en sa mémoire.

Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une chaise. Il fumait sa pipe, crachait par terre,
écoutait, et suivait de l'oeil la mise en couleur de sa noblesse.

Bientôt, le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur l'épaule, s'arrêta lui-même pour
considérer le travail ; et l'arrivée de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne

tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient debout aux deux côtés de la baronne, répétant : " Faut

d'l'adresse tout d'même pour fignoler ces machines-là. "

Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le lendemain, vers onze heures. Tout le
monde aussitôt fut présent ; et on tira la calèche dehors pour mieux juger.

C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte accrochée au dos. Et le baron, sa
femme, Jeanne et Julien tombèrent d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens

qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun doute, un artiste,

Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, qui nécessitaient des modifications
nouvelles.

Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de conduire lui-même et ayant vendu les
carrossiers pour n'avoir plus à payer leur nourriture.

Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les maîtres seraient descendus, il avait fait un
petit domestique d'un jeune vacher nommé Marius.

Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit dans le bail des Couillard et des Martin une clause
spéciale contraignant les deux fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date fixée

par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances de volailles.

Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et les Martin un petit animal blanc à poil
long, les deux bêtes furent attelées côte à côte ; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père Simon,

amena devant le perron du château cet équipage.

Julien, nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son élégance passée ; mais sa barbe longue lui
donnait malgré tout un aspect commun.

Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les jugea satisfaisants, les armoiries repeintes
ayant seules pour lui de l'importance.

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