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Guy de Maupassant - Une vie

Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait tout cela vaguement à une certaine
désillusion, à un affaissement de ses rêves.

Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir regardé quelque temps le ciel où
roulaient des nuages sombres, elle se décida à sortir.

Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois de mai ? Qu'étaient donc
devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où

saignaient les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils

invisibles, les fantasques papillons jaunes ? Et cette griserie de l'air chargé de vie, d'arômes, d'atomes

fécondants n'existait plus.

Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis
de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles

tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le

long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes

maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient.

Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre d'un mourant. La muraille verte, qui
séparait et faisait secrètes les gentilles allées sinueuses, s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés, comme

une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs maigres branches ; et le murmure des feuilles

tombées et sèches que la brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un douloureux

soupir d'agonie.

De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri frileux, cherchant un abri.

Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-garde contre le vent de mer, le tilleul et le
platane encore couverts de leur parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie orange,

teints aussi par les premiers froids selon la nature de leurs sèves.

Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le long de la ferme des Couillard. Quelque
chose l'appesantissait comme le pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.

Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui avait parlé d'amour ; et elle resta là,
rêvassant, presque sans songer, alanguie jusqu'au coeur, avec une envie de se coucher, de dormir pour

échapper à la tristesse de ce jour.

Tout à coup, elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée dans une rafale ; et elle se rappela
cet aigle qu'elle avait vu, là-bas, en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au coeur la vive secousse

que donne le souvenir d'une chose bonne et finie ; et elle revit brusquement l'île radieuse avec son

parfum sauvage, son soleil qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses, ses

golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents.

Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre des feuilles, et les nuages gris
entraînés par le vent, l'enveloppa d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point sangloter.

Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à la mélancolie des journées, ne la
sentant plus. Père et Julien étaient partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint, semant

de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats les reflets du feu.

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