bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Une vie

Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.

" Combien te faut-il ? "

Elle fut surprise et balbutia :

" Mais... ce que tu voudras. "

Il reprit : " Je vais te donner cent francs ; surtout ne les gaspille pas. "

Elle ne savait plus que dire, interdite, et confuse.

Enfin elle prononça en hésitant : " Mais... je... t'avais remis cet argent pour... "

Il ne la laissa pas achever.

" Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne, qu'importe, du moment que nous avons
la même bourse. Je ne t'en refuse point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs. "

Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot, mais elle n'osa plus en demander d'autres et n'acheta
rien que le pistolet.

Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.

6

Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et les domestiques attendaient. La chaise de
poste s'arrêta, et les embrassades furent longues. Petite mère pleurait ; Jeanne attendrie essuya deux

larmes ; père, nerveux, allait et venait.

Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté devant le feu du salon. Les paroles
abondantes coulaient des lèvres de Jeanne ; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être

quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.

Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi, l'aidait. Quand ce fut fini, quand le
linge, les robes, les objets de toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse ; et

Jeanne, un peu lasse, s'assit.

Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une occupation pour son esprit, une besogne
pour ses mains. Elle n'avait point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait ; et

elle songeait à une promenade, mais la campagne semblait si triste qu'elle sentait en son coeur, rien qu'à

la regarder par la fenêtre, une pesanteur de mélancolie.

Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent
avait été préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances

emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères

où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré,

rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations,

l'emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.

Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte
aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.

< page précédente | 42 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.