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Guy de Maupassant - Une vie

paraît noir et tout là-haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et engourdit.

Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux ; un énorme oiseau s'envolait d'un trou : c'était
un aigle. Ses ailes ouvertes semblaient chercher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur où il

disparut.

Plus loin, la fêlure du mont se dédouble ; le sentier grimpe entre les deux ravins, en zigzags brusques.
Jeanne légère et folle allait la première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se penchant

sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à terre par crainte du vertige.

Tout à coup le soleil les inonda ; ils crurent sortir de l'enfer. Ils avaient soif, une trace humide les guida, à
travers un chaos de pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton creux pour l'usage des

chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire ; et Julien en fit

autant.

Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et tâcha de lui voler sa place au bout du
conduit de bois. Elle résista ; leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les hasards

de la lutte, ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et

le filet d'eau froide, repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait les visages, les cous,

les habits, les mains. Des gouttelettes pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers

coulaient dans le courant.

Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche du clair liquide, et, les joues gonflées
comme des outres, fit comprendre à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.

Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts ; et il but d'un trait à cette source de chair
vive qui lui versa dans les entrailles un désir enflammé.

Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée ; son coeur palpitait ; ses reins se soulevaient ; ses
yeux semblaient amollis, trempés d'eau. Elle murmura tout bas : " Julien... je t'aime ! " et, l'attirant à son

tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son visage empourpré de honte.

Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait dans une attente énervée ; et tout à coup
elle poussa un cri, frappée, comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait.

Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle demeurait palpitante et courbaturée, et ils
n'arrivèrent à Évisa que le soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.

C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un phtisique. Il les conduisit dans leur
chambre, une triste chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays, où toute élégance reste ignorée ; et il

exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand

une voix claire l'interrompit ; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs, une peau chaude de

soleil, une taille étroite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua

la main de Julien en répétant : " Bonjour, madame, bonjour, monsieur, ça va bien ? "

Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras, car elle portait l'autre en écharpe, puis
elle fit sortir tout le monde, en disant à son mari : " Va les promener jusqu'au dîner. "

M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et leur fit voir le village. Il traînait ses pas
et ses paroles, toussant fréquemment, et répétant à chaque quinte : " C'est l'air du Val qui est fraîche, qui

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