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Guy de Maupassant - Une vie

leur patrie. De grandes et belles filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la taille fine,
singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine. Julien leur ayant crié " Bonsoir ",

elles répondirent d'une voix chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.

En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les temps anciens et dans les contrées
perdues. Jeanne frissonnait de joie en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh ! c'était

bien un voyage, cela ! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.

Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les patriarches devaient recevoir l'hôte
envoyé de Dieu, et ils dormirent sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute

la charpente piquée des vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de poutres, bruissait, semblait vivre

et soupirer.

Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face d'une forêt, d'une vraie forêt de granit
pourpré. C'étaient des pics, des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le temps,

le vent rongeur et la brume de mer.

Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus, difformes, imprévus, fantastiques, ces
surprenants rochers semblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des

moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un peuple monstrueux, une ménagerie

de cauchemar pétrifiée par le vouloir de quelque Dieu extravagant.

Jeanne ne parlait plus, le coeur serré, et elle prit la main de Julien qu'elle étreignit, envahie d'un besoin
d'aimer devant cette beauté des choses.

Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe ceint tout entier d'une muraille
sanglante de granit rouge. Et dans la mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.

Jeanne balbutia : " Oh ! Julien ! " sans trouver d'autres mots, attendrie d'admiration, la gorge étranglée ;
et deux larmes coulèrent de ses yeux. Il la regardait, stupéfait, demandant : " Qu'as-tu, ma chatte ? "

Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante : " Ce n'est rien... c'est nerveux... Je ne sais
pas... J'ai été saisie. Je suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le coeur. "

Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces êtres vibrants affolés d'un rien,
qu'un enthousiasme remue comme une catastrophe, qu'une sensation insaisissable révolutionne, affole de

joie ou désespère.

Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation du mauvais chemin : " Tu ferais
mieux, dit-il, de veiller à ton cheval. "

Par une route presque impraticable, ils descendirent au fond de ce golfe, puis tournèrent à droite pour
gravir le sombre val d'Ota.

Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa : " Si nous montions à pied ? " Elle ne demandait pas
mieux, ravie de marcher, d'être seule avec lui après l'émotion de tout à l'heure.

Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à petits pas.

La montagne, fendue du haut en bas, s'entrouvrait. Le sentier s'enfonce dans cette brèche. Il suit le fond
entre deux prodigieuses murailles ; et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit

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