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Guy de Maupassant - Une vie

Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond de son golfe bleu, chaude comme dans
une fournaise derrière son rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle.

Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer devant aucun passage difficile, ils
décidèrent de louer des chevaux. Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'oeil furieux, maigres et

infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un guide monté sur une mule les

accompagnait et portait les provisions, car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.

La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer dans une vallée peu profonde allant vers les grands
monts. Souvent on traversait des torrents presque secs ; une apparence de ruisseau remuait encore sous

les pierres, comme une bête cachée, faisait un glouglou timide. Le pays inculte semblait tout nu. Les

flancs des côtes étaient couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on rencontrait

un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit à califourchon sur son âne gros comme un chien.

Et tous avaient sur le dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs mains.

Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte semblait épaissir l'air ; et la route allait
s'élevant lentement au milieu des longs replis des monts.

Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons de féerie ; et, sur les pentes plus
basses, des forêts de châtaigniers immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre

soulevée sont géantes en ce pays.

Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées, disait un nom. Jeanne et Julien
regardaient, ne voyaient rien, puis découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres

tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit accroché là, cramponné comme un vrai

nid d'oiseau, presque invisible sur l'immense montagne.

Ce long voyage au pas énervait Jeanne. " Courons un peu ", dit-elle. Et elle lança son cheval. Puis
comme elle n'entendait pas son mari galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en le

voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant étrangement. Sa beauté même, sa figure

de beau cavalier rendaient plus drôles sa maladresse et sa peur.

Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait entre deux interminables taillis qui
couvraient toute la côte, comme un manteau.

C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de genévriers, d'arbousiers, de
lentisques, d'alaternes, de bruyères, de lauriers-tins, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les

mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères monstrueuses, des chèvrefeuilles,

des cystes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable toison.

Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une de ces sources charmantes, si
fréquentes dans les pays escarpés, fil mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et

coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour amener le courant menu jusqu'à la

bouche.

Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand-peine à ne point jeter des cris d'allégresse.

Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de Sagone.

Vers le soir, ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis par une colonie de fugitifs chassés de

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