|
Guy de Maupassant - Une vie
avec un peu d'impatience : " Quand on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop. "
Sans cesse, il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, avec les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait, à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne, en se frottant les mains : " Je n'aime pas être volé. "
Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par ces marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard méprisant des domestiques qui suivaient son mari de l'oeil en gardant au fond de la main son insuffisant pourboire.
Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.
Le premier arbre qu'elle vit fut un palmier !
Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une vaste place, et se firent servir à déjeuner.
Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui murmura tendrement à l'oreille : " Si nous nous couchions un peu, ma chatte ? "
Elle resta surprise : " Nous coucher ? Mais je ne me sens pas fatiguée. "
Il l'enlaça. " J'ai envie de toi. Tu comprends ? Depuis deux jours !... "
Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant : " Oh ! maintenant ! Mais que dirait-on ? Comment oserais-tu demander une chambre en plein jour ? Oh ! Julien, je t'en supplie. "
Mais il l'interrompit : " Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne. "
Et il sonna.
Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son âme et dans sa chair, devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de bestial, de dégradant, une saleté enfin.
Ses sens dormaient encore, et son mari la traitait maintenant comme si elle eût partagé ses ardeurs.
Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.
Julien impatienté s'expliqua : " Non, tout de suite. Nous sommes fatigués du voyage, nous voulons nous reposer. "
Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de se sauver.
Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son coeur à Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs, ces délicatesses d'instinct ; et elle sentait entre elle et lui comme un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul par la vie.
|