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Guy de Maupassant - Une vie

Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna lentement son regard vers lui, et elle
s'aperçut qu'il dormait ! Il dormait, la bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait !

Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par ce sommeil que par sa brutalité, traitée
comme la première venue. Pouvait-il dormir une nuit pareille ? Ce qui s'était passé entre eux n'avait donc

pour lui rien de surprenant ? Oh ! elle eût mieux aimé être frappée, violentée encore, meurtrie de caresses

odieuses jusqu'à perdre connaissance.

Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant entre ses lèvres passer un léger
souffle qui, parfois, prenait une apparence de ronflement.

Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant. Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses
bras, regarda sa femme, sourit, et demanda : " As-tu bien dormi, ma chérie ? "

Elle s'aperçut qu'il lui disait " tu " maintenant et elle répondit, stupéfaite : " Mais oui. Et vous ? " Il dit : "
Oh ! moi, fort bien. " Et, se tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement. Il lui

développait des projets de vie, avec des idées d'économie ; et ce mot revenu plusieurs fois étonnait

Jeanne. Elle l'écoutait sans bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses rapides qui

passaient, effleurant à peine son esprit.

Huit heures sonnèrent. " Allons, il faut nous lever, dit-il, nous serions ridicules en restant tard au lit ", et
il descendit le premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les menus détails

de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât Rosalie.

Au moment de sortir, il l'arrêta. " Tu sais, entre nous, nous pouvons nous tutoyer maintenant, mais devant
tes parents il vaut mieux attendre encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces. "

Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de
nouveau n'était survenu. Il n'y avait qu'un homme de plus dans la maison.

5

Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à Marseille.

Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au contact de Julien, à ses baisers, à ses
caresses tendres, bien que sa répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.

Elle le trouvait beau, elle l'aimait ; elle se sentait de nouveau heureuse et gaie.

Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait émue ; et elle mit, au moment où la
voiture allait partir, une grosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille : " C'est pour tes

petites dépenses de jeune femme ", dit-elle.

Jeanne la jeta dans sa poche ; et les chevaux détalèrent.

Vers le soir, Julien lui dit : " Combien ta mère t'a-t-elle donné dans cette bourse ? " Elle n'y pensait plus
et elle la versa sur ses genoux. Un flot d'or se répandit : deux mille francs. Elle battit des mains : " Je

ferai des folies ", et elle resserra l'argent.

Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à Marseille.

Et le lendemain le Roi-Louis, un petit paquebot qui allait à Naples en passant par Ajaccio, les emportait

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