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Guy de Maupassant - Une vie

" Tout émue, elle répondit : " Comme tu voudras, papa. " Ils sortirent.

Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec les saisit. Un de ces vents froids
d'été, qui sentent déjà l'automne.

Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les étoiles.

Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant tendrement la main. Ils marchèrent quelques
minutes. Il semblait indécis, troublé. Enfin il se décida.

" Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta mère ; mais comme elle s'y refuse, il
faut bien que je prenne sa place. J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères qu'on

cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles qui doivent rester pures d'esprit,

irréprochablement pures jusqu'à l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra soin

de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile jeté sur le doux secret de la vie. Mais elles, si

aucun soupçon ne les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu brutale cachée

derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la

loi, la loi humaine et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis t'en dire davantage,

ma chérie ; mais n'oublie point ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari. "

Que savait-elle au juste ? que devinait-elle ? Elle s'était mise à trembler, oppressée d'une mélancolie
accablante et douloureuse comme un pressentiment.

Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. Mme Adélaïde sanglotait sur le coeur de
Julien. Ses pleurs, des pleurs bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir en

même temps du nez, de la bouche et des yeux ; et le jeune homme interdit, gauche, soutenait la grosse

femme abattue en ses bras pour lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.

Le baron se précipita : " Oh ! pas de scène ; pas d'attendrissement, je vous prie ", et, prenant sa femme, il
l'assit dans un fauteuil pendant qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne : " Allons,

petite, embrasse ta mère bien vite et va te coucher. "

Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit.

Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme restèrent seuls avec Julien. Et ils
demeuraient si gênés tous les trois qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée,

debout, les yeux perdus, Mme Adélaïde abattue sur son siège avec des restes de sanglots dans la gorge.

Leur embarras devenait intolérable, le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient

entreprendre dans quelques jours.

Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui pleurait comme une source. Les mains
errantes au hasard, elle ne trouvait plus ni les cordons ni les épingles et elle semblait assurément plus

émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux larmes de sa bonne ; il lui semblait

qu'elle était entrée dans un autre monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait connu,

de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé dans sa vie et dans sa pensée ; même cette idée

étrange lui vint : " Aimait-elle son mari ? " Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme un étranger

qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle ne savait point qu'il existait, et maintenant elle

était sa femme. Pourquoi cela ? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un trou ouvert sous

vos pas ?

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