bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Une vie

deux bras, et faillit tomber sur le dos.

" Allons-nous-en. Allons-nous-en ", balbutia-t-elle.

Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les siennes.

Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de l'après-midi sembla long.

On se mit à table à la nuit tombante.

Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands. Une sorte de gêne paralysait les
convives. Seuls les deux prêtres, le maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse

gaieté qui doit accompagner les noces.

Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures environ ; on allait prendre le café.
Au-dehors, sous les pommiers de la première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte

on apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient aux feuilles des nuances de

vert-de-gris. Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient

faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table de cuisine en estrade. Le chant

tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la chanson des instruments ; et la frêle musique

déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de quelques

notes éparpillées.

Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à boire à la foule. Deux servantes
étaient occupées à rincer incessamment les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore

ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur. Et les

danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour saisir à

leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la tête, le liquide

qu'ils préféraient.

Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des saucisses. Chacun avalait une bouchée de
temps en temps, et, sous le plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait aux

convives mornes de la salle l'envie de danser aussi, de boire au ventre de ces grosses futailles en

mangeant une tranche de pain avec du beurre et un oignon cru.

Le maire qui battait la mesure avec son couteau s'écria : " Sacristi ! ça va bien, c'est comme qui dirait les
noces de Ganache. "

Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel de l'autorité civile, répliqua : " Vous
voulez dire de Cana. " L'autre n'accepta pas la leçon. " Non, monsieur le curé, je m'entends ; quand je dis

Ganache, c'est Ganache. "

On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au populaire en goguette. Puis les
invités se retirèrent.

Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle. Mme Adélaïde, plus essoufflée que
jamais, semblait refuser ce que demandait son mari ; enfin elle dit, presque haut : " Non, mon ami, je ne

peux pas, je ne saurais comment m'y prendre. "

Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne. " Veux-tu faire un tour avec moi, fillette ?

< page précédente | 29 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.