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Guy de Maupassant - Une vie

Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne brusquement se mit à ses genoux, écarta ses
bras, bouleversée, répétant :

" Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison ? "

Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de larmes, et le corps crispé de chagrin,
répondit :

" C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à vos chers petits pieds ?... on ne m'a jamais
dit de ces choses-là... à moi... jamais... jamais... "

Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée d'un amoureux débitant des tendresses
à Lison ; et le vicomte s'était retourné pour cacher sa gaieté.

Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans
lumière dans l'escalier sombre, cherchant sa chambre à tâtons.

Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris. Jeanne murmura : " Cette pauvre
tante !... " Julien reprit : " Elle doit être un peu folle, ce soir. "

Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement, tout doucement, ils échangèrent leur
premier baiser devant le siège vide que venait de quitter tante Lison.

Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille fille.

Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez calme et tranquille comme si elle
eût été fatiguée d'émotions douces.

Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour décisif. Elle éprouvait seulement
une grande sensation de vide en tout son corps, comme si sa chair, son sang, ses os se fussent fondus

sous la peau ; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts tremblaient beaucoup.

Elle ne reprit possession d'elle que dans le choeur de l'église pendant l'office.

Mariée ! Ainsi elle était mariée ! La succession de choses, de mouvements, d'événements accomplis
depuis l'aube lui paraissait un rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour de

nous ; les gestes même ont une signification nouvelle ; jusqu'aux heures qui ne semblent plus à leur place

ordinaire.

Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien n'était modifié dans son existence ; l'espoir
constant de sa vie devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie jeune fille ;

elle était femme maintenant.

Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec toutes ses joies, ses bonheurs rêvés.
Elle sentait comme une porte ouverte devant elle ; elle allait entrer dans l'Attendu.

La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide ; car on n'avait invité personne ; puis on
ressortit.

Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit faire un bond à la mariée et pousser
un grand cri à la baronne : c'était une salve de coups de fusil tirée par les paysans ; et jusqu'aux Peuples

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