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Guy de Maupassant - Une vie

Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement ; il fut donc convenu que la cérémonie aurait
lieu dans six semaines, au 15 août ; et que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage

de noces. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida pour la Corse où l'on devait être

plus seuls que dans les villes d'Italie.

Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop vive, mais enveloppés, roulés dans
une tendresse délicieuse, savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés, des

regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler ; et vaguement tourmentés par le désir

indécis des grandes étreintes.

On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante Lison, la soeur de la baronne, qui
vivait comme dame pensionnaire dans un couvent de Versailles.

Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa soeur avec elle ; mais la vieille fille,
poursuivie par l'idée qu'elle gênait tout le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une de

ces maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et isolés dans l'existence.

Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.

C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours, apparaissait seulement aux heures des repas,
et remontait ensuite dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.

Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement de quarante-deux ans, un oeil doux et
triste ; elle n'avait jamais compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était point jolie ni

turbulente, on ne l'embrassait guère ; et elle restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle

demeura toujours sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.

C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble vivant qu'on est accoutumé à
voir chaque jour, mais dont on ne s'inquiète jamais.

Sa soeur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait comme un être manqué, tout à fait
insignifiant. On la traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante. Elle

s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait

pas, qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance de Jeanne,

elle était devenue " tante Lison ", une humble parente, proprette, affreusement timide, même avec sa saur

et son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant d'une tendresse

indifférente, d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle.

Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa jeunesse, elle prononçait, pour fixer une
date : " C'était à l'époque du coup de tête de Lison. "

On n'en disait jamais plus ; et " ce coup de tête " restait comme enveloppé de brouillard.

Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans
ses manières, ne pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte ; et ses parents,

levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de

parler du " coup de tête ", comme ils parlaient de l'accident du cheval " Coco " qui s'était cassé la jambe

un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été obligé d'abattre.

Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très faible. Le doux mépris qu'elle avait

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