bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Une vie

normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un oeil tout rond et toujours étonné ; et elle
mangeait par petits coups rapides comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.

Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait plus rien, ne savait plus rien, et se
taisait, la tête brouillée de joie.

Elle lui demanda : " Quel est donc votre petit nom ? "

Il dit : " Julien. Vous ne saviez pas ? "

Mais elle ne répondit point, pensant : " Comme je le répéterai souvent, ce nom-là ! "

Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa de l'autre côté du château. La baronne
se mit à faire son exercice, appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien allèrent

jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus ; et tout à coup il lui saisit les mains : " Dites,

voulez-vous être ma femme ? "

Elle baissa encore la tête ; et comme il balbutiait : " Répondez, je vous en supplie ! " elle releva ses yeux
vers lui, tout doucement ; et il lut la réponse dans son regard.

4

Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût levée, et s'asseyant sur les pieds du
lit : " M. le vicomte de Lamare nous a demandé ta main. "

Elle eut envie de cacher sa figure sous les draps.

Son père reprit : " Nous avons remis notre réponse à tantôt. " Elle haletait, étranglée par l'émotion. Au
bout d'une minute le baron, qui souriait, ajouta : " Nous n'avons rien voulu faire sans t'en parler. Ta mère

et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus

riche que lui, mais, quand il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de l'argent. Il n'a

plus aucun parent ; si tu l'épousais donc ce serait un fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un

autre, c'est toi, notre fille, qui irait chez des étrangers. Le garçon nous plaît. Te plairait-il... à toi ? "

Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux : " Je veux bien, papa. "

Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours, murmura : " Je m'en doutais un peu,
mademoiselle. "

Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce qu'elle faisait, prenant machinalement
des objets pour d'autres, et les jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.

Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le platane, le vicomte parut.

Le coeur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s'avançait sans paraître ému. Lorsqu'il fut
tout près, il prit les doigts de la baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de la

jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre et reconnaissant.

Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls dans les coins du salon ou bien assis
sur le talus au fond du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de petite

mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace poudreuse du pied de la baronne.

< page précédente | 23 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.