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Guy de Maupassant - Une vie

grands siècles d'Athènes.

Puis ils se turent.

Le soleil, plus bas, semblait saigner ; et une large traînée lumineuse, une route éblouissante courait sur
l'eau depuis la limite de l'océan jusqu'au sillage de la barque.

Les derniers souffles de vent tombèrent ; toute ride s'aplanit ; et la voile immobile était rouge. Une
accalmie illimitée semblait engourdir l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments ;

tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait

l'amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur

embrasement. Il la joignit ; et, peu à peu, elle le dévora.

Alors de l'horizon une fraîcheur accourut ; un frisson plissa le sein mouvant de l'eau comme si l'astre
englouti eût jeté sur le monde un soupir d'apaisement.

Le crépuscule fut court ; la nuit se déploya criblée d'astres. Le père Lastique prit les rames ; et on
s'aperçut que la mer était phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient ces lueurs

mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne songeaient presque plus, contemplant vaguement,

aspirant le soir dans un bien-être délicieux ; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le banc, un

doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau ; elle ne remua point, surprise, heureuse, et

confuse de ce contact si léger.

Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit étrangement remuée et tellement attendrie
que tout lui donnait envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à la façon

d'un coeur, d'un coeur ami ; qu'elle serait le témoin de toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses

chagrins de ce tic-tac vif et régulier ; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes.

Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle se souvint d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille

poupée d'autrefois ; elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des amies adorées ; et, la

serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.

Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.

Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une Providence souverainement bonne avait
ainsi jeté sur sa route ? Était-ce bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence ? Étaient-ils

ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant devaient s'étreindre, se mêler indissolublement,

engendrer L'AMOUR ?

Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces ravissements fous, ces soulèvements
profonds qu'elle croyait être la passion ; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer ; car elle

se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui ; et elle y pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le

coeur ; elle rougissait et pâlissait en rencontrant son regard, et frissonnait en entendant sa voix.

Elle dormit bien peu cette nuit-là.

Alors de jour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage. Elle se consultait sans cesse,
consultait aussi les marguerites, les nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.

Or, un soir, son père lui dit : " Fais-toi belle, demain matin. " Elle demanda : " Pourquoi, papa ? " Il reprit
: " C'est un secret. "

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