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Guy de Maupassant - Une vie

caresser, pour donner, pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme
l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie, presque un vice.

Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille, voulant la faire heureuse, bonne,
droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les pleurs de la mère, elle fut mise au
Sacré-Coeur.

Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et ignorante des choses humaines. Il voulait
qu'on la lui rendît chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie

raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance

à l'aspect de l'amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et d'appétits de bonheur, prête à toutes les
joies, à tous les hasards charmants que dans le désoeuvrement des jours, la longueur des nuits, la solitude

des espérances, son esprit avait déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond luisant qu'on aurait dit avoir déteint
sur sa chair, une chair d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une sorte de

velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu

opaque qu'ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté, un autre à droite, sur le menton, où
frisaient quelques poils si semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande, mûre de

poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait parfois trop aiguë ; mais son rire franc jetait de la

joie autour d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses tempes comme pour

lisser sa chevelure.

Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant : " Eh bien, partons-nous ? " dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez longs, et, tendant la main vers la fenêtre :

" Comment veux-tu voyager par un temps pareil ? "

Mais elle le priait, câline et tendre : " Oh ! papa, partons, je t'en supplie. Il fera beau dans l'après-midi.

- Mais ta mère n'y consentira jamais.

- Si, je te le promets, je m'en charge.

- Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi. "

Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait attendu ce jour du départ avec une
impatience grandissante.

Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n'avait pas quitté Rouen, son père ne permettant aucune distraction
avant l'âge qu'il avait fixé. Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais c'était une

ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples, vieux château de famille planté sur la
falaise près d'Yport ; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots. Puis il était

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