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Guy de Maupassant - Une vie

Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton plus bas, intime, dont on fait les
confidences. Il se disait déjà dégoûté du monde, las de sa vie futile ; c'était toujours la même chose ; on

n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.

Le monde ! elle aurait bien voulu le connaître ; mais elle était convaincue d'avance qu'il ne valait pas la
campagne.

Et plus leurs coeurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec cérémonie " Monsieur et Mademoiselle ",
plus aussi leurs regards se souriaient, se mêlaient ; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle entrait en

eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille choses dont ils ne s'étaient jamais souciés.

Ils revinrent ; mais le baron était parti à pied jusqu'à la Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans
une crête de falaise ; et ils l'attendirent à l'auberge.

Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade sur les côtes.

On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrière, sans secousse aucune, sans avoir l'air
d'avancer. La brise arrivait par souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la laissaient

retomber, flasque, le long du mât. L'onde opaque semblait morte ; et le soleil épuisé d'ardeurs, suivant sa

route arrondie, s'approchait d'elle tout doucement.

L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde.

Jeanne dit enfin : " Comme j'aimerais voyager ! "

Le vicomte reprit : " Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut être au moins deux pour se
communiquer ses impressions... "

Elle réfléchit : " C'est vrai..., j'aime à me promener seule cependant... ; comme on est bien quand on rêve
toute seule... "

Il la regarda longuement : " On peut aussi rêver à deux. "

Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion ? Peut-être. Elle considéra l'horizon comme pour découvrir
encore plus loin ; puis, d'une voix lente : " Je voudrais aller en Italie... ; et en Grèce... ah ! oui, en Grèce...

et en Corse ! ce doit être si sauvage et si beau ! "

Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.

Elle disait : " Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse, ou les pays très vieux et pleins de
souvenirs, comme la Grèce. Ce doit être si doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous savons

l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont accomplies les grandes choses. "

Le vicomte, moins exalté, déclara : " Moi, l'Angleterre m'attire beaucoup ; c'est une région fort
instructive. "

Alors, ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de chaque pays, depuis les pôles jusqu'à
l'équateur, s'extasiant sur des paysages imaginaires et les moeurs invraisemblables de certains peuples

comme les Chinois et les Lapons ; mais ils en arrivèrent à conclure que le plus beau pays du monde,

c'était la France avec son climat tempéré, frais l'été et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes

forêts, ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait existé nulle part ailleurs, depuis les

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