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Guy de Maupassant - Une vie

pensée, les avait rendus silencieux ; la table les fit bavards, et bavards comme des écoliers en vacances.

Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables gaietés.

Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son béret sa pipe qui fumait encore ; et
l'on rit. Une mouche, attirée sans doute par son nez rouge, s'en vint à plusieurs reprises se poser dessus ;

et lorsqu'il l'avait chassée d'un coup de main trop lent pour la saisir, elle allait se poster sur un rideau de

mousseline, que beaucoup de ses soeurs avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement le pif

enluminé du matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour revenir s'y installer.

À chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait, et, lorsque le vieux, ennuyé par ce chatouillement,
murmura : " Elle est bougrement obstinée ", Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se tordant,

étouffant, la serviette sur la bouche pour ne pas crier.

Lorsqu'on eut pris le café : " Si nous allions nous promener ", dit Jeanne. Le vicomte se leva ; mais le
baron préférait faire son lézard au soleil sur le galet : " Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez

ici dans une heure. "

Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays ; et, après avoir dépassé un petit château
qui ressemblait à une grande ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux.

Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre ordinaire, le grand air salin les avait
affamés, puis le déjeuner les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient maintenant un

peu fous avec des envies de courir éperdument dans les champs. Jeanne entendait bourdonner ses

oreilles, toute remuée par des sensations nouvelles et rapides.

Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les récoltes mûres se penchaient, pliées
sous la chaleur. Les sauterelles s'égosillaient, nombreuses comme les brins d'herbe, jetant partout, dans

les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des côtes, leur cri maigre et assourdissant.

Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu miroitant et jauni comme s'il allait tout d'un
coup devenir rouge, à la façon des métaux trop rapprochés d'un brasier.

Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.

Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de grands arbres impénétrables au soleil. Une
espèce de fraîcheur moisie les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et pénètre dans

les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air libre ; mais une mousse cachait le sol.

Ils avançaient : " Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu ", dit-elle. Deux vieux arbres étaient
morts et, profitant du trou fait dans la verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre, avait

réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait éclore des petites fleurs blanches, fines

comme un brouillard, et des digitales pareilles à des fusées. Des papillons, des abeilles, des frelons

trapus, des cousins démesurés qui ressemblaient à des squelettes de mouches, mille insectes volants, des

bêtes à bon Dieu roses et tachetées, des bêtes d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres noires avec des

cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé dans l'ombre glacée des lourds feuillages.

Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils regardaient toute cette vie grouillante et petite
qu'un rayon fait apparaître ; et Jeanne attendrie répétait : " Comme on est bien ! que c'est bon la

campagne ! Il y a des moments où je voudrais être mouche ou papillon pour me cacher dans les fleurs. "

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