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Guy de Maupassant - Une vie
Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son monde, ne connaissait guère les familles des environs ; il interrogea sur elles le vicomte.
M. de Lamare répondit : " Oh ! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans l'arrondissement ", du même ton dont il aurait déclaré qu'il y avait peu de lapins sur les côtes ; et il donna des détails. Trois familles seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché : le marquis de Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande ; le vicomte et la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant assez isolés ; enfin le comte de Fourville, sorte de croque-mitaine qui passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son château de la Vrillette, bâti sur un étang.
Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.
Il prit congé ; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il lui eût adressé un adieu particulier, plus cordial et plus doux.
La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père répondit : " Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé. "
On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement.
Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi, rejoignait petite mère dans " son allée " et lui offrait le bras pour faire " son exercice ". Quand Jeanne n'était point sortie, elle soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant et revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais son oeil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'oeil de Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.
Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.
Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça : " Avec ce vent-là m'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'Étretat, et r'venir sans s'donner d'peine. "
Jeanne joignit les mains : " Oh ! papa, si tu voulais ? " Le baron se tourna vers M. de Lamare :
" En êtes-vous, vicomte ? Nous irions déjeuner là-bas. "
Et la partie fut tout de suite décidée.
Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants d'oiseaux. Le vicomte et le père Lastique étaient assis sur un cabestan.
Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d'une voix traînante son interminable " Ohée hop ! " qui devait régler l'effort commun.
Mais, lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup partit, dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le monde prit place sur les
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