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Guy de Maupassant - Une vie

Comme on lui avait recommandé de " prendre du mouvement ", elle s'acharnait à marcher. Dès que la
fraîcheur de la nuit s'était dissipée, elle descendait appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée d'une

mante et de deux châles, et la tête étouffée d'une capeline noire que recouvrait encore un tricot rouge.

Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà tracé, dans toute la longueur du
chemin, l'un à l'aller, l'autre au retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, elle recommençait

sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis l'encoignure du château jusqu'aux premiers

arbustes du bosquet. Elle avait fait placer un banc à chaque extrémité de cette piste ; et toutes les cinq

minutes elle s'arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui la soutenait : " Asseyons-nous, ma fille, je

suis un peu lasse. "

Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et
puis l'autre, puis la capeline, puis la mante ; et tout cela faisait, aux deux bouts de l'allée, deux gros

paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son bras libre quand on rentrait pour déjeuner.

Et dans l'après-midi, la baronne recommençait d'une allure plus molle, avec des repos plus allongés,
sommeillant même une heure de temps en temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.

Elle appelait cela faire " son exercice ", comme elle disait " mon hypertrophie ",

Un médecin consulté dix ans auparavant, parce qu'elle éprouvait des étouffements, avait parlé
d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont elle ne comprenait guère la signification, s'était établi dans sa

tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne ou à Rosalie son coeur que personne ne sentait plus,

tant il était enseveli sous la bouffissure de sa poitrine ; mais elle refusait avec énergie de se laisser

examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu'on lui découvrît d'autres maladies ; et elle parlait de "

son " hypertrophie à tout propos et si souvent qu'il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui

appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient aucun droit.

Le baron disait " l'hypertrophie de ma femme ", et Jeanne " l'hypertrophie de maman ", comme ils
auraient dit " la robe, le chapeau, ou le parapluie ".

Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau. Après avoir valsé dans les bras de
tous les uniformes de l'Empire, elle avait lu Corinne qui l'avait fait pleurer ; et elle était demeurée depuis

comme marquée de ce roman.

À mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des élans plus poétiques ; et quand l'obésité l'eut
clouée sur un fauteuil, sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se croyait l'héroïne.

Elle en avait des préférées qu'elle faisait toujours revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique

dont on remonte la manivelle répète interminablement le même air. Toutes les romances langoureuses où

l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient infailliblement les paupières ; et elle aimait même

certaines chansons grivoises de Béranger à cause des regrets qu'elles expriment.

Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses songeries ; et son habitation des
Peuples lui plaisait infiniment parce qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par

les bois d'alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la mer, les livres de Walter Scott qu'elle

lisait depuis quelques mois.

Dans les jours de pluie, elle restait enfermée en sa chambre à visiter ce qu'elle appelait ses " reliques ".
C'étaient toutes ses anciennes lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron quand elle

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