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Guy de Maupassant - Une vie

Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.

Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un amateur qu'elle avait trouvé, on garderait
quatre fermes situées à Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient un revenu

de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize cents francs par an pour les réparations et

l'entretien des biens ; il resterait donc sept mille francs sur lesquels on prendrait cinq mille pour les

dépenses de l'année ; et on en réserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance.

Elle ajouta : " Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi qui garderai la clef, vous entendez ; et
quant à M. Paul, il n'aura plus rien, mais rien ; il vous prendrait jusqu'au dernier sou. "

Jeanne, qui pleurait en silence, murmura :

" Mais s'il n'a pas de quoi manger ?

- Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura toujours un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous
qu'il aurait fait toutes ces bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement ?

- Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.

- Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire ? Vous avez payé, c'est bien ; mais vous ne
paierez plus, c'est moi qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame. "

Et elle s'en alla.

Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples, de s'en aller, de quitter cette
maison où toute sa vie était attachée.

Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui dit : " Ma pauvre fille, je ne pourrai
jamais me décider à m'éloigner d'ici. "

Mais la bonne se fâcha : " Faut que ça soit comme ça pourtant, madame. Le notaire va venir tantôt avec
celui qui a envie du château. Sans ça, dans quatre ans, vous n'auriez plus un radis. "

Jeanne restait anéantie, répétant : " Je ne pourrai pas ; je ne pourrai jamais. "

Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui demandait encore dix mille francs. Que
faire ? Éperdue, elle consulta Rosalie qui leva les bras : " Qu'est-ce que je vous disais, madame ? Ah !

vous auriez été propres tous les deux si je n'étais pas revenue ! " Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa

bonne, répondit au jeune homme :

" Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruinée ; je me vois même forcée de vendre les
Peuples. Mais n'oublie point que j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta vieille

mère que tu as bien fait souffrir.

" JEANNE. "

Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de sucre, elle les reçut elle-même et les
invita à tout visiter en détail.

Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente, et achetait en même temps une petite maison
bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.

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