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Guy de Maupassant - Une vie
l'ieau de javelle. "
Alors, un gros fermier à face réjouie répondit : " Y les paieront donc. Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher. " L'argument fut décisif.
Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts, partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.
Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente, s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les routes, sautant les talus, crevant les haies ; et il était rentré chez lui à la tombée du jour, sans savoir comment.
Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi l'autre.
Alors M. de Fourville chancela ; et d'une voix entrecoupée : " Il leur sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se mette à leur recherche. "
Il repartit lui-même ; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante, ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore d'une passion sauvage.
Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose d'étrange.
Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui, c'était Elle ; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur horrible de savoir, une épouvante de la vérité ; et il ne remuait plus, blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit.
Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait pas. Il se dit que sa femme expirait ; et la pensée de la voir, de rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu des bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner ; et il revint en courant éperdument.
Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria : " Eh bien ? " L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant presque : " Est-elle morte ? " Et le serviteur balbutia : " Oui, monsieur le comte. "
Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son sang et dans ses muscles vibrants ; et il monta d'un pas ferme les marches de son grand perron.
L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.
Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant : " Tu sais ?... " Elle murmura : " Oui, père. " Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle souffrait.
Le soir même elle accoucha d'un enfant mort : d'une fille.
Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien ; elle n'en sut rien. Elle s'aperçut seulement au bout d'un jour ou
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