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Guy de Maupassant - Une vie

Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se trouvaient les Peuples. Trois paysans les
saluèrent comme s'ils les eussent connus de tout temps.

Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en suivant une vallée tournante.

Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des hardes, assises sur le seuil de
leurs demeures, les regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de

débris traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient de

place en place des écailles luisantes pareilles à des piécettes d'argent, séchaient entre les portes des taudis

d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.

Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un décor de théâtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu opaque et lisse, s'étendant à perte
de vue.

Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches comme des ailes d'oiseaux, passaient
au large. À droite comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard d'un

côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait

insaisissable.

Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures prochaines ; et de tous petits flots qui
faisaient à la mer une frange d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.

Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs
joues rondes vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.

Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une barbue qu'elle voulait rapporter
elle-même aux Peuples.

Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant son nom coup sur coup afin de
le faire bien entrer dans les mémoires : " Lastique, Joséphin Lastique. "

Le baron promit de ne pas l'oublier.

Ils reprirent le chemin du château.

Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes la canne de son père, dont chacun
d'eux prit un bout ; et ils allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front

au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l'herbe de sa

queue grasse.

2

Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait et vagabondait, toute seule, aux
environs. Elle errait à pas lents le long des routes, l'esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en

gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or, une

toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d'un vin

parfumé ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berçait son esprit.

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