bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement séparés. Nous avions un
enfant qui formait entre nous un trait d'union.

Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, que je pouvais, s'il me plaisait,
prendre un amant pourvu que cette liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur

la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, etc., etc.

J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup madame de Servy,
et ma tendresse légitime, ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de

vos moyens. Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde ensemble, nous en

revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez nous.

Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. Qu'est-ce que cela veut dire?

- Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes jeune,
vive, aventureuse...

- Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance entre nous.

- Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant à tout ce que vous
venez de dire, c'est fortement exagéré.

- Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui équivalait à me donner
l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas fait....

- Permettez....

- Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, et je n'en ai pas eu... jusqu'ici.
J'attends... je cherche... je ne trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est un

compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.

- Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.

- Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du dix-huitième siècle, vous m'avez
laissé entendre que vous étiez régence. Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce

que je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même vous en douter... cocu comme

d'autres.

- Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?

- De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de Gers a déclaré que M. de Servy
avait l'air d'un cocu à la recherche de ses cornes.

- Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient inconvenant dans la vôtre.

- Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il s'agit de M. de Servy, et vous le jugez
fort malsonnant quand il s'agit de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce mot,

je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.

- Mûr... Pour quoi?

- Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux

< page précédente | 88 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.