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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

montera dans votre voiture. Dès qu'il sera entré, vous l'embrasserez le plus gentiment que vous pourrez;
et puis vous pousserez un grand cri pour montrer que vous vous êtes trompée, que vous en attendiez un

autre. Ça allumera le pigeon de voir qu'il prend la place d'un autre et il voudra rester par force; vous

résisterez, vous ferez les cent coups pour le chasser... et puis... vous irez souper avec lui... Alors il vous

devra un bon dédommagement.»

Tu ne comprends point encore, n'est-ce pas? Eh bien, voici ce qu'elle fit, la rosse.

Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, des voitures de cercle, des voitures bien
comme il faut, puis elle nous plaça dans des rues voisines de l'Opéra. Alors, elle alla au bal, toute seule.

Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes les plus marquants de Paris, parce que la patronne

fournissait leurs femmes, elle en choisit d'abord un pour l'intriguer. Elle lui en dit de toutes les sortes, car

elle a de l'esprit aussi. Quand elle le vit bien emballé, elle ôta son loup, et il fut pris comme dans un filet.

Donc il voulut l'emmener tout de suite, et elle lui donna rendez-vous, dans une demi-heure, dans une

voilure en face du n° 20 de la rue Taitbout. C'était moi, dans cette voiture-là? J'étais bien enveloppée et la

figure voilée. Donc, tout d'un coup, un monsieur passa sa tête à la portière, et il dit: «C'est vous?»

Je réponds tout bas: «Oui, c'est moi, montez vite.»

Il monte; et moi je le saisis dans mes bras et je l'embrasse, mais je l'embrasse à lui couper la respiration;
puis je reprends:

- Oh! que je suis heureuse! que je suis heureuse!

Et, tout d'un coup, je crie:

- Mais ce n'est pas toi! Oh! mon Dieu! Oh! mon Dieu! Et je me mets à pleurer.

Tu juges si voilà un homme embarrassé! Il cherche d'abord à me consoler; il s'excuse, proteste qu'il s'est
trompé aussi!

Moi, je pleurais toujours, mais moins fort; et je poussais de gros soupirs. Alors il me dit des choses très
douces. C'était un homme tout à fait comme il faut; et puis ça l'amusait maintenant de me voir pleurer de

moins en moins.

Bref, de fil en aiguille, il m'a proposé d'aller souper. Moi, j'ai refusé; j'ai voulu sauter de la voiture; il m'a
retenue par la taille; et puis embrassée; comme j'avais fait à son entrée.

Et puis... et puis... nous avons... soupé... tu comprends... et il m'a donné... devine... voyons, devine... il
m'a donné cinq cents francs!... crois-tu qu'il y en a des hommes généreux.

Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C'est Louise qui a eu le moins avec deux cents francs. Mais,
tu sais, Louise, vrai, elle était trop maigre!

La marchande de tabac allait toujours, vidant d'un seul coup tous ses souvenirs amassés depuis si
longtemps dans son coeur fermé de débitante officielle. Tout l'autrefois pauvre et drôle remuait son âme.

Elle regrettait cette vie galante et bohème du trottoir parisien, faite de privations et de caresses payées, de

rire et de misère, de ruses et d'amour vrai par moments.

Je lui dis: - Mais comment as-tu obtenu ton débit de tabac?

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