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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

qui me dit: - Comment! tu oses sortir avec ça!

- Mais je n'en ai pas d'autre, et en ce moment, les fonds sont bas.

Ils étaient toujours bas, les fonds!

Elle me répond: - Vas en chercher un à la Madeleine.

Moi, ça m'étonne.

Elle reprend: - C'est là que nous les prenons, toutes; on en a autant qu'on veut. Et elle m'explique la
chose. C'est bien simple.

Donc, je m'en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons le sacristain et nous lui expliquons comment
nous avons oublié un parapluie la semaine d'avant. Alors il nous demande si nous nous rappelons son

manche, et je lui fais l'explication d'un manche avec une pomme d'agate. Il nous introduit dans une

chambre où il y avait plus de cinquante parapluies perdus; nous les regardons tous et nous ne trouvons

pas le mien; mais moi j'en choisis un beau, un très beau, à manche d'ivoire sculpté. Louise est allée le

réclamer quelques jours après. Elle l'a décrit avant de l'avoir vu, et on le lui a donné sans méfiance.

Pour faire ça, on s'habillait très chic.»

Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle à charnières de la grande boîte à tabac.

Elle reprit: - Oh! on en avait des tours, et on en avait de si drôles. Tiens, nous étions cinq à l'atelier,
quatre ordinaires et une très bien, Irma, la belle Irma. Elle était très distinguée, et elle avait un amant au

conseil d'État. Ça ne l'empêchait pas de lui en faire porter joliment. Voilà qu'un hiver elle nous dit:

«Vous ne savez pas, nous allons en faire une bien bonne.» Et elle nous conta son idée.

Tu sais, Irma, elle avait une tournure a troubler la tête de tous les hommes, et puis une taille, et puis des
hanches qui leur faisaient venir l'eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous faire gagner cent francs à

chacune pour nous acheter des bagues, et elle arrangea la chose que voici:

Tu sais que je n'étais pas riche, à ce moment-là, les autres non plus; ça n'allait guère, nous gagnions cent
francs par mois au magasin, rien de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nous avions chacune deux ou

trois amants habitués qui donnaient un peu, mais pas beaucoup. A la promenade de midi, il arrivait

quelquefois qu'on amorçait un monsieur qui revenait le lendemain; on le faisait poser quinze jours, et

puis on cédait. Mais ces hommes-là, ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, c'était pour le plaisir.

Oh! si tu savais les ruses que nous avions; vrai, c'était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa

de nous faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C'est très vilain ce que je vais te raconter,

mais ça ne fait rien; tu connais la vie, toi, et puis quand on est resté quatre ans à Chatou....

Donc elle nous dit: «Nous allons lever au bal de l'Opéra ce qu'il y a de mieux à Paris comme hommes, les
plus distingués et les plus riches. Moi, je les connais.»

Nous n'avons pas cru, d'abord, que c'était vrai; parce que ces hommes-là ne sont pas faits pour les
modistes, pour Irma oui, mais pour nous, non. Oh! elle était d'un chic, cette Irma. Tu sais, nous avions

coutume de dire à l'atelier que si l'empereur l'avait connue, il l'aurait certainement épousée.

Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieux et elle nous dit: «Vous, vous n'entrerez
pas au bal, vous allez rester chacune dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieur viendra qui

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