bibliotheq.net - littérature française
 

Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

Je poussai un cri: - Ah! Ça ira!

Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantée de ce mot et balbutiant:

- Oh! oh! Si on vous entendait.... Puis soudain elle s'écria à son tour: - Tiens, c'est toi, Georges! Puis elle
regarda avec frayeur si on ne l'avait point écoutée. Mais nous étions seuls, bien seuls!

«Ça ira.» Comment avais-je pu reconnaître «_Ça ira_», la pauvre Ça ira, la maigre Ça ira,
la désolée Ça ira, dans cette tranquille et grasse fonctionnaire du gouvernement?

Ça ira! Que de souvenirs s'éveillèrent brusquement en moi: Bougival, La Grenouillère, Chatou,
le restaurant Fournaise, les longues journées en yole au bord des berges, dix ans de ma vie passés dans ce

coin de pays, sur ce délicieux bout de rivière.

Nous étions alors une bande d'une douzaine, habitant la maison Galopois, à Chatou, et vivant là d'une
drôle de façon, toujours à moitié nus et à moitié gris. Les moeurs des canotiers d'aujourd'hui ont bien

changé. Ces messieurs portent des monocles.

Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulières et irrégulières. Dans certains dimanches,
nous en avions quatre; dans certains autres, nous les avions toutes. Quelques-unes étaient là, pour ainsi

dire, à demeure, les autres venaient quand elles n'avaient rien de mieux à faire. Cinq ou six vivaient sur le

commun, sur les hommes sans femmes, et, parmi celles-là, Ça ira. C'était une pauvre fille maigre

et qui boitait. Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était timide, gauche, maladroite en tout ce

qu'elle faisait. Elle s'accrochait avec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche de nous,

qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens. Comment s'était-elle trouvée parmi nous, personne

ne le savait plus. L'avait-on rencontrée, un soir de pochardise, au bal des Canotiers et emmenée dans une

de ces rafles de femmes que nous faisions souvent? L'avions-nous invitée à déjeuner, en la voyant seule,

assise à une petite table, dans un coin. Aucun de nous ne l'aurait pu dire; mais elle faisait partie de la

bande.

Nous l'avions baptisée Ça ira, parce qu'elle se plaignait toujours de la destinée, de sa malechance,
de ses déboires. On lui disait chaque dimanche: «Eh bien, Ça ira, ça va-t-il?» Et elle répondait

toujours: «Non, pas trop, mais faut espérer que ça ira mieux un jour.»

Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé à faire le métier qui demande le plus de
grâce, d'adresse, de ruse et de beauté? Mystère. Paris, d'ailleurs, est plein de filles d'amour laides à

dégoûter un gendarme.

Que faisait-elle pendant les six autres jours de la semaine? Plusieurs fois, elle nous avait dit qu'elle
travaillait? A quoi? nous l'ignorions, indifférents à son existence.

Et puis, je l'avais à peu près perdue de vue. Notre groupe s'était émietté peu à peu, laissant la place à une
autre génération, à qui nous avions aussi laissé Ça ira. Je l'appris en allant déjeuner chez

Fournaise de temps en temps.

Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l'avions baptisée ainsi, avaient cru à un nom d'Orientale et la
nommaient Zaïra; puis ils avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques canotières à là génération

suivante. (Une génération de canotiers vit, en général, trois ans sur l'eau, puis quitte la Seine pour entrer

dans la magistrature, la médecine ou la politique).

< page précédente | 76 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.