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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes
dans l'air bleu, il ne chauffe guère, mais il est gai. Il fait bon chasser au bois par les frais matins d'hiver.
Là-bas, un chien jette un aboiement aigu. C'est Pif. Je connais sa voix frêle. Puis, plus rien. Voilà un autre cri, puis un autre; et Paf à son tour donne de la gueule. Que fait donc Moustache? Ah! le voilà qui piaule comme une poule qu'on étrangle! Ils ont levé un lapin. Attention, maître Picot!
Ils s'éloignent, se rapprochent, s'écartent encore, puis reviennent; nous suivons leurs allées imprévues, en courant dans les petits chemins, l'esprit en éveil, le doigt sur la gâchette du fusil.
Ils remontent vers la plaine, nous remontons aussi. Soudain, une tache grise, une ombre traverse le sentier. J'épaule et je tire.
La fumée légère s'envole dans l'air bleu; et j'aperçois sur l'herbe une pincée de poil blanc qui remue. Alors je hurle de toute ma force: «Lapin, lapin. - Il y est!» Et je le montre aux trois chiens, aux trois crocodiles velus qui me félicitent en remuant la queue; puis s'en vont en chercher un autre.
Maître Picot m'avait rejoint. Moustache se remit à japper. Le fermier dit: «Ça pourrait bien être un lièvre, allons au bord de la plaine.»
Mais au moment où je sortais du bois, j'aperçus, debout, à dix pas de moi, enveloppé dans son immense manteau jaunâtre, coiffé d'un bonnet de laine, et tricotant toujours un bas, comme font les bergers chez nous, le pâtre de maître Picot, Gargan, le muet. Je lui dis, selon l'usage: «Bonjour, pasteur.» Et il leva la main pour me saluer, bien qu'il n'eût pas entendu ma voix; mais il avait vu le mouvement de mes lèvres.
Depuis quinze ans je le connaissais, ce berger. Depuis quinze ans je le voyais chaque automne, debout au bord ou au milieu d'un champ, le corps immobile, et ses mains tricotant toujours. Son troupeau le suivait comme une meute, semblait obéir à son oeil. Maître Picot me serra le bras: - Vous savez que le berger a tué sa femme. Je fus stupéfait: - Gargan? Le sourd-muet?
- Oui, cet hiver, et il a été jugé à Rouen. Je vas vous conter ça.
Et il m'entraîna dans le taillis, car le pasteur savait cueillir les mots sur la bouche de son maître comme s'il les eût entendus. Il ne comprenait que lui; mais, en face de lui, il n'était plus sourd; et le maître, par contre, devinait comme un sorcier toutes les intentions de la pantomime du muet, tous les gestes de ses doigts, les plis de ses joues et les reflets de ses yeux.
Voici cette simple histoire, sombre fait divers, comme il s'en passe aux champs, quelquefois.
Gargan était fils d'un marneux, d'un de ces hommes qui descendent dans les marnières pour extraire cette sorte de pierre molle, blanche et fondante, qu'on sème sur les terres. Sourd-muet de naissance, on l'avait élevé à garder des vaches le long des fossés des routes.
Puis, recueilli par le père de Picot, il était devenu berger de la ferme. C'était un excellent berger, dévoué, probe, et qui savait replacer les membres démis, bien que personne ne lui eût jamais rien appris.
Quand Picot prit la ferme à son tour, Gargan avait trente ans et en paraissait quarante. Il était haut, maigre et barbu, barbu comme un patriarche.
Or, vers cette époque, une bonne femme du pays, très pauvre, la Martel, mourut, laissant une fillette de quinze ans, qu'on appelait la Goutte à cause de son amour immodéré pour l'eau-de-vie.
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