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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

Les autres jours, je lis; je lis même des choses que les hommes de Paris n'ont pas le temps de connaître,
des choses très sérieuses, très profondes, très curieuses, écrites par un brave savant de génie, un étranger

qui a passé toute sa vie à étudier la même question et a observé les mêmes faits relatifs à l'influence du

fonctionnement de nos organes sur notre intelligence.

Mais je veux vous parler des bécasses. Donc mes deux amis, les frères d'Orgemol et moi, nous restons ici
pendant la saison de chasse, en attendant les premiers froids. Puis, dès qu'il gèle, nous partons pour leur

ferme de Cannetot près de Fécamp, parce qu'il y a là un petit bois délicieux, un petit bois divin, où

viennent loger toutes les bécasses qui passent.

Vous connaissez les d'Orgemol, ces deux géants, ces deux Normands des premiers temps, ces deux mâles
de la vieille et puissante race de conquérants qui envahit la France, prit et garda l'Angleterre, s'établit sur

toutes les côtes du vieux monde, éleva des villes partout, passa comme un flot sur la Sicile en y créant un

art admirable, battit tous les rois, pilla les plus fières cités, roula les papes dans leurs ruses de prêtres et

les joua, plus madrés que ces pontifes italiens, et surtout laissa des enfants dans tous les lits de la terre.

Les d'Orgemol sont deux Normands timbrés au meilleur titre, ils ont tout des Normands, la voix, l'accent,

l'esprit, les cheveux blonds et les yeux couleur de la mer.

Quand nous sommes ensemble, nous parlons patois, nous vivons, pensons, agissons en Normands, nous
devenons des Normands terriens plus paysans que nos fermiers.

Or, depuis quinze jours, nous attendions les bécasses.

Chaque matin l'aîné, Simon, me disait: «Hé, v'là l'vent qui passe à l'est, y va geler. Dans deux jours, elles
viendront.»

Le cadet Gaspard, plus précis, attendait que la gelée fût venue pour l'annoncer.

Or, jeudi dernier, il entra dans ma chambre dès l'aurore en criant:

- Ça y est, la terre est toute blanche. Deux jours comme ça et nous allons à Connelot.

Deux jours plus tard, en effet, nous partions pour Connelot. Certes, vous auriez ri en nous voyant. Nous
nous déplaçons dans une étrange voiture de chasse que mon père fit construire autrefois. Construire est le

seul mot que je puisse employer en parlant de ce monument voyageur, ou plutôt de ce tremblement de

terre roulant. Il y a de tout là dedans: caisses pour les provisions, caisses pour les armes, caisses pour les

malles, caisses à claire-voie pour les chiens. Tout y est à l'abri, excepté les hommes, perchés sur des

banquettes à balustrades, hautes comme un troisième étage et portées par quatre roues gigantesques. On

parvient là-dessus comme on peut, en se servant des pieds, des mains et même des dents à l'occasion, car

aucun marchepied ne donne accès sur cet édifice.

Donc, les deux d'Orgemol et moi nous escaladons cette montagne, en des accoutrements de Lapons.
Nous sommes vêtus de peaux de mouton, nous portons des bas de laine énormes par-dessus nos

pantalons, et des guêtres par-dessus nos bas de laine; nous avons des coiffures en fourrure noire et des

gants en fourrure blanche. Quand nous sommes installés, Jean, mon domestique, nous jette nos trois

bassets, Pif, Paf et Moustache. Pif appartient à Simon, Paf à Gaspard et Moustache à moi. On dirait trois

petits crocodiles à poil. Ils sont longs, bas, crochus, avec des pattes torses, et tellement velus qu'ils ont

l'air de broussailles jaunes. A peine voit-on leurs yeux noirs sous leurs sourcils, et leurs crocs blancs sous

leurs barbes. Jamais on ne les enferme dans les chenils roulants de la voilure. Chacun de nous garde le

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