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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

d'insaisissable qui me faisait l'exécrer; et c'est peut-être à cause de cela que je l'aimais tant. En elle, le
Féminin, l'odieux et affolant Féminin était plus puissant qu'en aucune autre femme. Elle en était chargée,

surchargée comme d'un fluide grisant et vénéneux. Elle était Femme, plus qu'on ne l'a jamais été.

- Et tenez, quand je sortais avec elle, elle posait son oeil sur tous les hommes d'une telle façon, qu'elle
semblait se donner à chacun, d'un seul regard. Cela m'exaspérait et m'attachait à elle davantage,

cependant. Cette créature, rien qu'en passant dans la rue, appartenait à tout le monde, malgré moi, malgré

elle, par le fait de sa nature même, bien qu'elle eût l'allure modeste et douce. Comprenez-vous?

Et quel supplice! Au théâtre, au restaurant, il me semblait qu'on la possédait sous mes yeux. Et dès que je
la laissais seule, d'autres, en effet, la possédaient.

Voilà dix ans que je ne l'ai vue, et je l'aime plus que jamais!

La nuit s'était répandue sur la terre. Un parfum puissant d'orangers flottait dans l'air.

Je lui dis:

- La reverrez-vous?

Il répondit:

- Parbleu! J'ai maintenant ici, tant en terre qu'en argent, sept à huit cent mille francs. Quand le million
sera complet, je vendrai tout et je partirai. J'en ai pour un an avec elle - une bonne année entière. - Et puis

adieu, ma vie sera close.

Je demandai: - Mais ensuite?

- Ensuite, je ne sais pas. Ce sera fini! Je lui demanderai peut-être de me prendre comme valet de
chambre.

LES BÉCASSES

Ma chère amie, vous me demandez pourquoi je ne rentre pas à Paris; vous vous étonnez, et vous vous
fâchez presque. La raison que je vais vous donner va, sans doute, vous révolter: Est-ce qu'un chasseur

rentre à Paris au moment du passage des bécasses?

Certes, je comprends et j'aime assez cette vie de la ville, qui va de la chambre au trottoir; mais je préfère
la vie libre, la rude vie d'automne du chasseur. A Paris, il me semble que je ne suis jamais dehors; car les

rues ne sont, en somme, que de grands appartements communs, et sans plafond. Est-on à l'air, entre deux

murs, les pieds sur des pavés de bois ou de pierre, le regard borné partout par des bâtiments, sans aucun

horizon de verdure, de plaines ou de bois? Dès milliers de voisins vous coudoient, vous poussent, vous

saluent et vous parlent; et le fait de recevoir de l'eau sur un parapluie quand il pleut ne suffit pas à me

donner l'impression, la sensation de l'espace.

Ici, je perçois bien nettement, et délicieusement la différence du dedans et du dehors... Mais ce n'est pas
de cela que je veux vous parler...

Donc les bécasses passent.

Il faut vous dire que j'habite une grande maison normande, dans une vallée, auprès d'une petite rivière, et
que je chasse presque tous les jours.

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