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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

Le juge de paix la salue d'un coup d'oeil de connaissance où perce une raillerie, et dit:

- Madame Bascule, articulez vos griefs.

La partie adverse se tient de l'autre côté. Elle est représentée par trois personnes. Au milieu, un jeune
paysan de vingt-cinq ans, joufflu comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa

femme toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête mince et plate que coiffe,

comme une crête, un bonnet rose. Elle a un oeil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui

des volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, dont le corps tordu disparaît

dans sa blouse empesée, comme sous une cloche.

Mme Bascule s'explique:

- Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j'ai recueilli ce garçon. Je l'ai élevé et aimé comme une
mère, j'ai tout fait pour lui, j'en ai fait un homme. Il m'avait promis, il m'avait juré de ne pas me quitter, il

m'en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui

vaut dans les six mille. Or, voilà qu'une petite chose, une petite rien du tout, une petite morveuse....

LE JUGE DE PAIX. - Modérez-vous, madame Bascule.

MADAME BASCULE. - Une petite... une petite... je m'entends, lui a tourné la tête, lui a fait je ne sais
quoi, non, je ne sais quoi... et il s'en va l'épouser ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage,

mon bien du Bec-de-Mortin.... Ah! mais non, ah! mais non.... J'ai un papier, le voilà.... Qu'il me rende

mon bien, alors. Nous avons fait un acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l'amitié.

L'un vaut l'autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?

Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.

ISIDORE PATURON. - C'est pas vrai.

LE JUGE DE PAIX. - Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)

«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mme Bascule, ma bienfaitrice, de ne jamais la
quitter de mon vivant, et de la servir avec dévouement.

Gorgeville, le 8 août 1883.»

LE JUGE DE PAIX. - Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc pas écrire?

ISIDORE. - Non, J'sais point.

LE JUGE. - C'est vous qui l'avez faite, cette croix?

ISIDORE. - Non, c'est point mé.

LE JUGE. - Qu'est-ce qui l'a faite, alors?

ISIDORE. - C'est elle.

LE JUGE. - Vous êtes prêt à jurer que vous n'avez pas fait cette croix?

ISIDORE, avec précipitation. - Sur la tête d'mon pé, d'ma mé, d'mon grand-pé, de ma grand'-mé, et du
bon Dieu qui m'entend, je jure que c'est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son

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