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Guy de Maupassant - Monsieur Parent et autres histoires courtes

Je me levai d'un bond, criant:

- L'enfant est mort!

- Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils
l'ont faite boire pour la consoler.

- Comment, ils l'ont fait boire?

- Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec n'avait pu
d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous

les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec est bien malade.

J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la résolution de taper sur toutes ces
bêtes humaines, je courus chez mon jardinier.

L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu de son enfant.

Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.

Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.

Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau verre, et ayant encore
fait courir à travers la liqueur blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus clair

de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et chaud.

IMPRUDENCE

Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça avait été d'abord une rencontre
charmante sur une plage de l'Océan. Il l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses

ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans

ce cadre de flots bleus et de ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à peine

éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et

dans ses veines l'air vif et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.

Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle
l'avait aimé parce qu'il est naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des paroles

tendres.

Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains.
Le bonjour qu'ils échangeaient, le matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du

soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, murmurés tout bas, tout bas, avaient

déjà un goût de baisers, bien que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.

Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre aussitôt éveillés, et, sans se le dire
encore, s'appelaient et, se désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.

Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été d'abord une sorte de rage sensuelle et
infatigable; puis une tendresse exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, d'inventions

gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur

rappelaient la chaude intimité des nuits.

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